Théâtre : « Fission », de Jacques et Olivier Treiner au théâtre de la reine blanche, à Paris.

Trouver n'est pas inventer.
1938 : Otto Hahn découvre la fission nucléaire et les scientifiques mesurent ce qui peut en sortir.
1939 : le gouvernement allemand lance un programme de recherche sur l'atome. Werner Heisenberg  dirige une première équipe(1) qui veut réaliser un réacteur. Kurt Diebner, puis Walther Gerlach et Erich Schumann, à la tête d'une seconde, collaborent avec les militaires pour fabriquer une bombe.
Du 1er mai au 30 juin 1945 : opération « Epsilon », les alliés enlèvent dix des membres de ce « club de l'uranium »(2) et les consignent à Farm hall, près de Cambridge.
6 août 1945 : le groupe enfermé à Farm hall apprend le largage de la bombe américaine sur Hiroshima. L'enregistrement de leurs réactions montre qu'ils ne se savaient pas écoutés.
27 avril 1957 : dix huit savant allemands signent le manifeste de Göttingen pour s'opposer au désir de leur gouvernement de se doter de l'arme nucléaire(3).
1993 : La transcription des conversations enregistrées à Farm hall est publiée, elle révèle que les captifs s'étaient mis d'accord pour prétendre qu'ils n'avaient pas voulu que leurs recherches aboutissent à une bombe durant la guerre.
2007 : Carl Friedrich von Weizsäcker, dernier survivant du groupe des atomistes allemands meurt.
2008 : Ecriture de la pièce « Fission », qui rapporte les enjeux humains de cet épisode.
2016 : « Fission » est créée au Théâtre de la reine blanche.
Et c'est une réussite. Même si le texte, dense, ne pardonne pas les distractions. Il relate bien plus que des faits historiques : la façon dont des hommes se sont trouvés confrontés à une découverte aux conséquences prévisibles, à un pouvoir guerrier et raciste, à une culpabilité latente (avoir à la fois échoué à faire la bombe avant les Américains et servi un gouvernement pervers) et enfin à leur propre passion pour faire avancer la science. Accessoirement est posée la question de la réelle paternité – ou maternité – de la découverte de la fission.
On voyage donc avec quatre de ces hommes et deux de leurs collègues juifs ayant fui l'Allemagne, de Copenhague (en 1938) à Göttingen (en 1957) en passant par Stockholm (en 1938) et Farm hall (en août et novembre 1945, les dialogues de la pièce reprennent les enregistrements de l'époque).
Fallait-il, comme le fit la femme de Haber (juif qui se convertit et perfectionne les gaz de combat pour hâter la fin de la guerre), se suicider ? Fallait-il, comme y a pensé Heisenberg (et Planck l'en décourage au motif qu'il faut garder des forces vives en Allemagne pour l'après-guerre) démissionner ? Fallait-il, comme le fit Gerlach, collaborer étroitement avec le régime ? Fallait-il, comme le fit Hahn, rester par patriotisme quitte à être taxé de nazi ? Fallait-il, comme le fit Carl Friedrich Von Weizsäcker, inciter à Farm hall ses compagnons à prétendre qu'ils n'avaient pas voulu faire la bombe ?
Ou alors eut-il été préférable, comme le fit Teller, parti d'Allemagne puisque juif, participer au projet américain Manhattan puis pousser les recherches jusqu'à œuvrer sur la bombe à hydrogène ? Ou, comme Lise Meitner, refuser de partir à Los Alamos(4) et se contenter de rester en Suède dans un laboratoire où elle s'intégra mal, mais en conservant son humanité ?
L'habileté de la pièce est de poser les questions sans juger des réponses apportées par les uns et les autres. De ce fait, on épouse les incertitudes qui furent les leurs. La complexité des enjeux est montrée de façon simple et claire. Et il n'y a qu'une personne – d'autant plus que son rôle est particulièrement bien jouée, avec celui de von Weizsäcker – pour laquelle on éprouve une réelle compassion : Lise Meitner, qui expliqua à Otto Hahn le sens de ce qu'il venait de découvrir et ne lui fit jamais grief de recevoir seul le prix Nobel en 1944.
On sent que ceux qui sont restés, quelles que fussent alors leurs raisons, ont traîné une culpabilité que sans doute ni la publication de « La partie et le tout » (par Heisenberg), ni la signature du manifeste de Göttingen (notamment par six des dix détenus de Farm hall), ni le fait que Carl Friedrich Von Weizsäcker finisse sa vie en pacifiste chrétien et ami des sagesses orientales, n'ont pu oblitérer…
Pierre FRANCOIS
« Fission », de Jacques et Olivier Treiner. Avec Romain Berger, Benoît di Marco, Christian François, Alexandre Lachaux, Stéphane Lara, Marie-Paule Sirvent. Mise en scène : Vincent Debost. Mercredi et vendredi à 21 heures, dimanche à 17 heures jusqu'au 22 juin au Théâtre de la reine blanche, 2 bis, passage Ruelle, 75018 Paris, tél. : 01 40 05 06 96, www.reineblanche.com, reservation@reineblanche.com
(1)comprenant notamment Carl Friedrich von Weizsäcker et Karl Wirtz.
(2)Il s'agit de Erich Bagge, Kurt Diebner, Walther Gerlach (découvreur de la quantification du spin avec Otto Stern en 1922), Otto Hahn (père de la « chimie nucléaire »), Paul Harteck, Werner Heisenberg (prix Nobel de physique 1932, un des fondateurs de la mécanique quantique), Horst Korsching, Max von Laue (prix Nobel de physique 1914), Carl Friedrich von Weizsäcker, Karl Wirtz.
(3)Ce sont Fritz Bopp, Max Born, Rudolf Fleischmann, Walther Gerlach, Otto Hahn, Otto Haxel, Werner Heisenberg, Hans Kopfermann, Max von Laue, Heinz Maier-Leibnitz, Josef Mattauch, Friedrich Adolf Paneth, Wolfgang Paul, Wolfgang Riezler, Fritz Strassmann, Wilhelm Walcher, Carl Friedrich von Weizsäcker et Carl Wilhelm Wirtz.
(4)Comme Franco Rasetti (à Montréal) et Isidor Isaac Rabi (directeur scientifique du Rad lab au MIT).

Photo : William Parra.

Une réflexion au sujet de « Théâtre : « Fission », de Jacques et Olivier Treiner au théâtre de la reine blanche, à Paris. »

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