Théâtre : Interview croisée de l’autrice et de sa metteuse en scène autour des « Amours de Pablo », au Studio Hébertot, à Paris.

Lorsque l’on rencontre Anne Marquot-Picasso pour l’interroger sur les raisons qui l’ont poussée à aborder un sujet aussi délicat que le rapport de Picasso avec les femmes, elle explique spontanément qu’elle n’a rien à voir avec le peintre. Il s’agit là de son nom d’épouse, son mari faisant partie de la branche maternelle italienne de Pablo Picasso. Car celui qui s’est toujours présenté comme Catalan tout en ayant pris le nom de sa mère avait des ascendances italiennes. Pourquoi les dissimulait-il ? Peut-être parce qu’à cette époque les Italiens étaient mal vus en France, peut-être pour d’autres raisons, mais le fait est là.
Il s’agit d’un nom difficile à porter aujourd’hui, alors, pourquoi monter ce spectacle ? Il y a d’abord eu une amie qui l’incitait (en 2018) à créer un spectacle solo et à laquelle elle a répondu par la boutade « je suis la dernière femme de Picasso ». Sauf que ce propos en l’air a fini par faire son chemin, d’autant plus qu’elle a réellement eu le sentiment – est-ce parce qu’elle l’admirait réellement ? – que Françoise, pourtant déjà morte, l’encourageait à s’atteler à cette tâche.
La genèse du spectacle n’a pas été facile. Personne, parmi les familiers ou les parents du peintre, ne répondait à ses lettres. Quand, enfin, la pièce, qui était conçue comme un hommage à Françoise à l’occasion des cent ans de sa naissance a été prête, cette dernière est morte. Il fallait remanier le texte de fond en comble. Le découragement était tel qu’il a fallu une nuit sans sommeil durant laquelle elle a compris que Françoise lui demandait d’avancer pour qu’elle se remette au travail.
Plus elle se documentait au sujet des sept femmes de Picasso, plus elle était fascinée par ces personnalités. Par ailleurs, ayant elle-même été modèle durant sa jeunesse, elle voulait explorer le rapport du modèle-muse avec l’artiste. S’agissant des femmes de Picasso, il y avait une donnée supplémentaire : elles ont toutes été – sauf Marie-Thérèse et Jacqueline* – artistes. Artistes devant se cacher ou interrompre leur carrière durant la durée de leur relation avec le Catalan jaloux.
Certes, ainsi que le faisait observer Martine Midoux, metteuse en scène, personne n’y était, n’assistait aux relations entre ces femmes et Picasso. C’est pourquoi il n’était pas question de décrire un pugilat matrimonial, mais plutôt de se concentrer sur la façon dont chacune a vécu son amour. Cette attitude permettait à la fois de partir de la documentation objective, notamment en contemplant les œuvres des uns et des autres en rapport avec son sujet. Mais avec la liberté d’envisager des prolongements possibles. Parmi ces derniers, inventés à partir du contexte, certain – magie de l’inspiration – se sont révélés exacts a posteriori.
Pour coucher ces amours tourmentées sur le papier, elle partait du point de vue de la comédienne qu’elle est. Elle avait accepté, en demandant à Martine Midoux d’assurer la mise en scène, que le spectacle devait faire une part à la musique et des morceaux du répertoire avaient été sélectionnés. Un jour de fatigue, cette dernière a demandé au pianiste d’improviser et tout le monde s’est alors aperçu que la solution était de composer au fur et à mesure pour créer une véritable fusion entre les notes et les mots.
C’est exactement l’expression reprise par Martine Midoux lorsqu’on lui demande pourquoi il y a eu ce parti pris dès le départ, à un mot près puisqu’elle parle d’« union entre le mot et le son ». On en déduit qu’il y a une belle harmonie entre tous les membres de l’équipe.
Rechercher cette complémentarité lui a été naturel, à elle qui avait été musicienne et chanteuse lyrique avant de passer à la mise en scène, souvent de spectacles musicaux. La question rebondit alors : en quoi la musique est-elle nécessaire lorsqu’un texte est aussi fort que celui de cette pièce ?
Il s’agit de permettre à l’émotion de briller encore un peu plus sans écraser le texte. De fait, on remarque – fait rare – qu’ici la musique sait se faire discrète sans être absente ni gêner l’écoute lors des tirades de la comédienne. C’est seulement lors des transitions entre les différentes muses de Pablo qu’elle prend de l’ampleur et, en une forme de climax, condense les émotions qui gouvernaient telle ou telle. Aux autres moments, elle introduit ou accompagne le sentiment exprimé par le texte. Dans la mesure où le propos n’était pas de réaliser une biographie, mais de montrer comment chacune de ces muses créait en inspirant son maître, explique Martine Midoux, tout le spectacle – texte comme musique – a été centré autour de la façon dont chacune vivait l’amour qui l’animait. Les questions auxquelles le spectacle devait tenter de répondre étaient : « Comment ces femmes-là ont-elles inspiré Picasso ? Comment ont-elles été créatrices ? » Pour Martine Midoux, il s’est agi, entre les modèles et leur artiste, d’un travail conjoint. Presque toutes étaient d’ailleurs artistes, Françoise étant la seule à avoir été capable de continuer à créer pendant sa relation avec Picasso. Elle a d’ailleurs fait par la suite une carrière à New York et a été exposée jusqu’à sa mort. Quant à Dora Maar, elle est revenue à la peinture après avoir fait un détour par la photographie. Ainsi se rend-on compte que la création n’est pas que du côté du créateur officiel, et de préférence mâle…
Pierre FRANÇOIS
« Les Amours de Pablo », création théâtrale et musicale de et avec Anne Marquot-Picasso. Création musicale et piano : Romain Vaille. Mise en scène et dramaturgie musicale : Martine Midoux. Scénographie : Sylvie Skinazi. Lumières : Frédérique Steiner-Sarrieux. Lundi et mercredi à 21 heures jusqu’au 27 mai au Studio Hébertot, 78 bis, boulevard des Batignolles, 75017 Paris, métro Villiers, Rome. Tél. 01 42 93 13 04. https://studiohebertot.com/spectacles/les-amours-de-pablo/
*Elles se sont toutes les deux suicidées après la mort de Picasso. Fallait-il être portée par une énergie artistique propre pour pouvoir résister à l’influence de cet homme ?

Photo : Pierre François.