Théâtre : création de « Second souffle » à l’Espace Saint-Martial, dans le off d’Avignon.

Les mots et les silences.
Elle a les mots qui font comprendre comment on peut avancer malgré les vents contraires. Elle a les silences qui font éprouver le meurtre de l’innocence chez une fillette. Ils ont les attitudes qui savent rendre la vie rieuse, même quand elle grimace. Ils ont l’art du suspense et le talent qui font entrer en communion.
Tout est vrai, dans cette pièce tirée d’une autobiographie. Tout était amour chez des parents qui ont transmis l’optimisme qui rend énergique au-delà des forces naturelles. « Papa, raconte-moi une histoire qui commence mal et qui finit bien », avait elle demandé un soir à son père, sans savoir que sa vie serait un jour sous ce signe.
L‘on rit beaucoup à voir et entendre ce duo raconter les aventures extraordinaires de cette enfant des HLM devenue clarinettiste à l’Opéra. Les rôles sont bien répartis : à elle le récit à la première personne, à lui l’interprétation de tous ses protagonistes, tendres ou ridicules, généreux ou affairés, amis ou collègues ou les deux… Chacun est interprété – caricaturé – avec tendresse, entretenant la flamme d’une bonne humeur qui va régulièrement jusqu’au rire franc ! Un seul échappe à cette incarnation : l’homme qui l’a trahie, et le silence en dit bien plus que tous les mots.
C
ette pièce n’est pas qu’une histoire d’épreuves surmontées, elle décrit aussi le monde de la musique, et avec quelle saveur ! Les tournées, la concurrence entre collègues, la hiérarchie des instrumentistes (et le martyre des altistes*), le machisme du milieu : on découvre tout un univers. On sent aussi l’attachement à un mode de vie exigeant et marginal, qui sollicite l’adrénaline presque en permanence (les moments-clef de la pièce sont d’ailleurs illustrés par des extraits musicaux amplifiant avec mesure l’émotion du récit). Rien que pour cette fresque d’un milieu professionnel plus fantasmé que connu, la pièce mérite le détour.
C
eci étant, lorsque l’on y ajoute le fait que ce spectacle entre en résonance avec les personnes que leur corps lâche sans prévenir, ce n’est plus d’un détour qu’il faut parler, mais d’un partage intime au-delà des mots, d’une énergie bienfaisante aussi éloignée de l’optimisme béat et trompeur que des propos des amis de Job ! C’est sûrement là le trésor de cette pièce. Que l’on soit malmené par la vie et notre corps ou non, le message passe avec une délicatesse infinie tant son authenticité est indiscutable. C’est une intelligence du cœur qui est ici transfusée, ce qui est rarissime.
Pierre FRANÇOIS
« Second souffle », d’après « Je ne souffle pas, je chante », de Morgane Raoux aux éditions Michalon. Avec Morgane Raoux et Nicolas Wanczycki. Mise en scène : Julie-Anne Roth.
À 14 h 15 à l’Espace Saint-Martial, 2, rue Jean-Henri Fabre 84000 Avignon, tél. +33 (0)4 86 34 52 24, relâche les 17 et 24 juillet.

*En témoigne cette blague : quelqu’un a perdu son chemin, il rencontre deux altistes, l’un qui joue juste, l’autre qui joue faux et chacun lui indique une direction différente, lequel faut-il croire ? Réponse : l’altiste qui joue faux, car un altiste qui joue juste est un mirage.

Photo : Pierre François.

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