Théâtre : « En attendant Godot » de S. Beckett à l’Essaïon à Paris.

Sisyphes par accident.
Didi (Dominique Ratonnat) et Gogo (Philippe Catoire), parachutés à l'orée de quelque entrée en scène que l'on attendra avec eux tout au long de la pièce, s'y préparent et nous y préparent, avec le sérieux de représentants de commerce, le misérabilisme de survivants d'outre-guerre, et la presque hallucination de se retrouver toujours à cette porte dont ils reviennent éternellement mendier l'ouverture, comme deux sisyphes à court d'ascension, se demandant si cette éternité va encore durer longtemps.
Ce duo de clowns rivés à la distraction de quelques tours de pistes en attendant le grand numéro – viendra-t-il seulement ? – ce serait comme deux bonimenteurs qui s'essaieraient à la vérité.
Une vérité qui, semble-t-il, n'aura pas été écrite pour eux : le hasard (avec un grand H?) aura voulu que ce ne soit pas leur « rôle ». D'ailleurs ils n'ont pas de rôle. Ils sont tellement à ce qu'ils font que lorsqu'ils ne font rien il n'y a plus rien. Ils continuent, contre le vide, à se saisir du moindre rien pour lui donner des airs d'existence, pour se donner de la conversation, au bord de l'abîme qui les appelle de toutes ses voix, ces voix qui leur parlent d'au-dessus de la mort.
Et ils sont comme des crucifiés dont on aurait malencontreusement oublié de planter les clous, comme des suppliciés exposés à la risée de la foule. Mieux vaut en rire. Sur ce fantôme de Golgotha, sur la montagne de cette pièce qui a la forme d'un crâne humain, aux orbites creuses et qui ne cessent de creuser leur abîme, l'un d'eux sera sauvé, peut-être, et encore, c'est selon le point de vue, qu'est-ce que c'était que cette histoire d'un troisième larron qu'un seul des quatre évangélistes aurait retenue, ils ont peine à s'en souvenir. D'ailleurs ils ne savent plus très bien qui était qui, lorsqu'ils essaient d'en (re)parler.
Puis vient Pozzo (Jean-Jacques Nervest), celui qui n'est pas Godot, un faux prophète pour ainsi dire, sorte de Don Quichotte errant déguisé en James Bond ou autre Batman, à l'attirail improbable, accompagné de sa rosse, à la Lucky Luke : un vieil Auguste, un Sganarelle qui ne répondra que si l'on pédale assez fort pour qu'il en retrouve l'énergie, Lucky (Guillaume Van't Hoff). Ce personnage qui reste un long moment muet au centre de la scène, comme un point nodal, comme la clef de voûte tombée tout droit par terre dans l'éboulement d'un édifice où plus rien ne tient plus à rien. Un homme, la peau sur les os, déshumanisé par le temps qui n'en finit pas plus que par la servitude, qui nous joue l'esprit et le corps sur commande, squelette d'une danse, squelette d'une pensée. Qui n'a plus d'humanité que le nom, quel apanage, et encore, il faut vite « changer de motif ».
Quatre sublimes acteurs à la présence fracassante nous emportent dans cet outre-temps outre-monde que leur metteur en scène, Jean-Claude Sachot, a réussi à recréer magiquement sur une scène de théâtre. Et ce sont de véritables acrobates, qui jonglent avec tous les registres du jeu scénique, comme si de rien n'était, avec une agilité stroboscopique. On ne perd pas une miette de ce texte pourtant si difficile, si abyssal à nos oreilles déconcentrées, et qui nous parvient, décharné d'un tragique dont il ne reste que les os, comme une Divine Comédie des temps modernes.
Marie
« En attendant Godot », de Samuel Beckett. Du jeudi au samedi à 21 h 30 jusqu'au 4 Juin 2016 au Théâtre Essaïon, 6, rue Pierre au lard (à l'angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris, métro Rambuteau, Hôtel de Ville, Châtelet. Avec : Philippe Catoire, Vincent Violette ou Guillaume van't Hoff, Jean-Jacques Nervest, Dominique Ratonnat. Mise en scène : Jean-Claude Sachot.

Photo : Benoist BRIONE.

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