Théâtre : « L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine », de Ruwen Ogien au Théâtre de la reine blanche, à Paris.

Paradoxes imparables.
« L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine » est d’abord un livre de Ruwen Ogien, chercheur en philosophe morale au CNRS. Remarqué, puisqu’en septembre 2011 paraît un article du Monde sous la plume de Roger-Pol Droit le comparant à « un délirant méthodique ». La définition correspond assez exactement aux hypothèses qui sont soumises à l’appréciation du public dans la pièce éponyme qui se joue en ce moment au Théâtre de la reine blanche. 
En effet, les deux comédiens sur scène posent des hypothèses – souvent illustrées par une animation  – et demandent au public de faire un choix moral et de le justifier. Exemple : un train circule sur une voie, s’il continue tout droit, il va écraser un groupe d’ouvriers, si on actionne l’aiguillage, il ne va tuer que le seul qui se trouve sur cette voie secondaire, que faire ? Le public répond volontiers, tantôt avec humour (« cela dépend du syndicat auquel ils sont affiliés »), tantôt avec gravité et on observe que les réponses et leurs motifs sont divers. La minute suivante, on reprend l’hypothèse en changeant un seul des paramètres : dix mètres au-dessus de la voie se trouve un passage pour piéton, un homme est là penché à la rambarde et on sait que si on le jette par-dessus bord, son arrivée sur la voie va déclencher une sécurité qui va arrêter le train et donc sauver tous les ouvriers, maintient-on le choix initial ?
La totalité du spectacle – et des cas de figures soumis – obéit à ce schéma. La salle se passionne. Les comédiens finissent par demander aux spectateurs de saisir les papiers et crayons qu’on leur a distribué à l’entrée pour voter.
L’intérêt est de montrer la difficulté qu’il y a à poser correctement une question morale. La démonstration, in fine, est qu’on croit souvent obéir à des règles morales universelles à ceci près qu’en fait elles dépendent de considérations étrangères à ce domaine, dont une des plus évidentes est l’affection. Le défaut des « expériences de pensée » soumises est de demander de se prononcer dans l’absolu en évacuant tout critère contingent, comme dans les exemples cités la notion de risque du métier. Mais toutes ces hypothèses loufoques ont le mérite de pouvoir être transposées à des cas bien réels et contemporains, ainsi la question de savoir si un médecin doit sauver telle ou telle personne et selon quel critère est elle quotidienne dans le contexte de la médecine d’urgence. D’autres exemples sont intemporels, telle la question de savoir s’il faut condamner un innocent pour éviter une émeute qui renvoie au jugement des Grands prêtres au sujet de Jésus, pour lesquels mieux vaut « qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (Jn 11, 50).
Le style est clairement léger, voire drôlatique. Le rythme, rapide, ne permet pas au spectateur de peser longtemps le pour et le contre. Les comédiens manient le paradoxe comme d’autres les bons mots, avec la ferme intention de distraire autant que de faire participer le public. Et y réussissent parfaitement.
Pierre FRANÇOIS
« L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine », de Ruwen Ogien. Adaptation d’Hervé Dubourjal. Avec Jean-Louis Cassarino et Hervé Dubourjal. Mise en scène : Eric Bu et  Hervé Dubourjal. Du jeudi au samedi à 20 h 45, dimanche à 15 h 30 jusqu’au 22 avril à La Reine blanche, 2 bis, passage ruelle, 75018 Paris, métro Max Dormoy, La Chapelle, tél. 01 40 05 06 96, www.reineblanche.com, reservation@reineblanche.com.

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