Théâtre : « Dix histoires au milieu de nulle part », de Svetlana Alexievitch à l’Atalante, à Paris.

Génial. 
Comment ne pas s’extasier – une fois de plus – devant le second volet de l’adaptation de « La Fin de l’homme rouge », ce roman-reportage de Svetlana Alexievitch – prix Nobel de littérature en 2015 – que Stéphanie Loïk a adapté au même titre que ses quatre autres documents ? Impossible ! Certes, on ressent une légère inquiétude lorsque l’on voit les comédiens arriver, en noir et sous un éclairage froid, comme lors de la précédente mise en scènes. Va-t-on assister à une suite en forme de plagiat de la première partie ? Quelques secondes suffisent pour se rendre compte que non. 
L’aspect hiératique a disparu ; on est dans l’évocation presque onirique de cauchemars. Pour parvenir à faire passer le message, un message si dur que d’aucun ont abandonné la lecture du livre, la metteur en scène choisit les passages qui sont donnés par l’ensemble des comédiens et comédiennes danseurs, parfois à la suite, parfois en écho. De plus, du point de vue formel, elle l’emballe dans une chorégraphie qui va le rendre audible, donc efficace. Enfin, la bande-son et les chants repris par les comédiens sont dosés avec une remarquable précision. De ce point de vue, il n’est pas exagéré de comparer la démarche théâtrale de Stéphanie Loïc à celle, photographique, de Sebastião Salgado : même souci d’humanisme, même souci de dignité des victimes, même désir de témoigner, même recours à une esthétique sobre mais non esthétisante pour faire passer le message.
Ici, il s’agit de parler, de révéler, devrait-on dire tant l’événement a été passé sous silence, les pogroms qui ont opposé Arméniens et Azéris dans le Haut-Karabakh entre 1988 et 1994 en racontant l’histoire d’un couple mixte. Mais aussi la condition des travailleurs tadjiks, anciens citoyens soviétiques devenus immigrés clandestins à Moscou, et donc exposés à toutes les exploitations, y compris de la part des milices nationalistes. Enfin, une troisième partie du spectacle décrit les doutes et idéologies de la jeunesse russe ou biélorusse, entre ceux qui voudraient restaurer l’Empire et ceux qui fuient à l’étranger. C’est bien plus qu’un beau spectacle, c’est un spectacle nécessaire.
Pierre FRANÇOIS
« Dix histoires au milieu de nulle part », de Svetlana Alexievitch. Adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk. Avec Vladimir Barbera, Denis Boyer, Véra Ermakova, Aurore James, Guillaume Laloux, Elsa Ritter. Création lumière : Gérard Gillot. Création musicale, chef de choeur : Jacques Labarrière. Chants russes : Véra Ermakova. Assistante à la mise en scène et régie son : Ariane Blaise. Assistant compagnie : Igor Oberg. Film : Jean-Christophe Leforestier. Compagnonnage : Françoise Dô. Du 14 au 17 novembre à Tropiques Atrium scène nationale, 6, rue Jacques Cazotte, Fort-de-France, tél. 05 96 70 79 29, www.tropiques-atrium.fr. Du 29 novembre au 22 décembre au Théâtre de l’Atalante, 10, place Charles Dullin, 75018 Paris, métro Anvers, Abbesses, Pigalle, tél. 01 46 06 11 90, www.theatre-latalante.com. Lundi, mercredi , vendredi à 20 h 30 : « Dix histoires au milieu de nulle part ; jeudi et samedi à 19 heures : Dix histoires au millieu de nulle part ; dimanche, dyptique : à 16 heures La Fin de l’homme rouge ou le temps de désenchantement et à 18 h 15 Dix histoires au milieu de nulle part.

Photo : Pierrre François.

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