Théâtre : « Une Vie », par Véronique Boutonnet au théâtre Essaïon, à Paris.

Romanesque et évocateur.
Albert Lumbroso écrivait le 13 avril 1904 à Laure de Maupassant au sujet de son fils Guy, alors que dix ans avant le naturalisme avait déjà été déclaré moribond (le « Manifeste des cinq » qui le répudiait datait même de 1887) : « Maupassant apparaît à l’horizon littéraire au moment où une lassitude morne accable les uns ; quelques rayons d’espoirs réconfortent les autres. De toutes parts on est mécontent… Mais, comme dit M. Deschamps, cet état de frayeur ne durera pas longtemps. Nous avons en nous des ressources d’énergie que nous ne soupçonnons pas. Plusieurs fois déjà, l’allégresse, l’enthousiasme, la folie, le goût de l’aventure ont guéri des malaises qui semblaient plus incurables que celui dont nous souffrons. C’est à ces remèdes qu’il faut recourir : la poésie ne mourra pas tant qu’il y aura sur la terre un homme et une femme. Le romanesque et le merveilleux, qui furent les maîtres du monde, ne sont pas déchus de leur ministère sacré. »
Le romanesque et le merveilleux, voilà ce qu’évoque la mise en scène proposée pour « Une Vie » au théâtre Essaïon. Tapis, parfum, costumes exotiques, pour un peu on se croirait aux derniers chapitres du Comte de Monte Cristo. Par contre, si le romancier était absent de son œuvre, les comédiens nous la rendent présente, non pas tant par un réalisme qui eût mis en exergue le pessimisme des situations, que par la seule puissance de l’évocation. Une puissance telle qu’elle fait frissonner à l’écoute du dialogue entre Jeanne et Rosalie au sujet de l’enfant de cette dernière. Le fait d’inter-changer les rôles masculins et féminins ou que les deux interprètes soient à tour de rôle narrateurs participe à ce résultat. Le texte est magnifiquement servi, tout est prétexte pour nous en faire ressentir la beauté – et parfois l’humour, notamment dans cette tirade expliquant, sans en révéler quoi que ce soit, les « choses de l’existence ». Le temps qui passe est habilement suggéré par le rappel – parfois des mêmes – souvenirs et l’évocation de l’abeille décorant l’aiguille de l’horloge. Le rythme est ainsi lentement cadencé, mais sans faiblesse. On accompagne ainsi, impuissants et admiratifs, Jeanne dans la perte de toutes ses illusions, les unes après les autres. Les étapes de ce chemin de croix sont parfois ponctuées, parfois accompagnées, par la musique d’une guitare qui ne prend jamais l’ascendant sur le récit ou les dialogues tout en faisant sentir la façon dont Jeanne s’évade du monde lorsqu’il devient trop « perfide, menteur et faux » pour elle.
Bref, cette pièce est autant une jouissance pour l’œil que pour l’oreille tant elle est bien jouée.
Pierre FRANÇOIS
« Une Vie », par Véronique Boutonnet d’après le roman de Guy de Maupassant. Avec Véronique Boutonnet et Victor Duez. Mise en scène : Richard Arselin. Du jeudi au samedi à 19 h 30 jusqu’au 29 janvier au théâtre Essaïon, 6, rue pierre au lard, 75004 Paris, M° Hôtel de ville ou Rambuteau, tél. 01 42 78 46 42, https://www.essaion-theatre.com/spectacle/929_une-vie.html

Photo : Pierre François.

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