Actu : Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière, par Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps, chercheurs au CNRS et à l’École nationale des chartes.

Rions un peu dans ce monde morose.

Le 25 novembre, le service presse du CNRS pond un communiqué à l’en-tête dudit Centre national de la recherche scientifique, de l’École nationale des chartes, de l’Université Paris Sciences et Lettres pour annoncer que Corneille n’a pas écrit les pièces de Molière.

L’importance de l’annonce est telle qu’elle est sous embargo (en rouge) pendant 48 heures, l’« étude stylistique comparée » des deux chercheurs – un du CNRS et un de l’École des chartes – ne devant être publiée dans Science Advances que le 27.

S’ensuivent trois paragraphes nourris pour relater l’historique du débat (Pierre Louÿs il y a un siècle puis des linguistes au début de ce millénaire soutenant que les similitudes de vocabulaires sont trop grandes pour que l’on puisse attribuer les pièces de Molière à ce dernier seul), la méthode suivie par Florian Cafiero et Jean-Baptiste Camps (reposant sur « l’analyse statistique des habitudes d’écriture et des tics de langage nichés dans un texte pour en déduire son auteur ») et enfin la valeur de cette méthode (utilisée par les services de renseignement pour découvrir l’auteur d’une lettre anonyme, par exemple) ainsi que l’ampleur du travail effectué (qui a étudié non seulement Molière et Pierre Corneille, mais aussi Rotrou, Scarron et Thomas Corneille*) pour en arriver à la conclusion que les œuvres de Molière sont plus proches du style de Scarron ou Thomas Corneille que de la plume de Pierre Corneille, et que donc Molière est bien l’auteur des pièces qu’il a signées.

Après ces trente-six lignes d’explications, on trouve, sous l’intitulé « Bibliographie » une note discrète indiquant « Why Molière most likely did write his plays. (Florian Cafiero, Jean-Baptiste Camps), Science Advances, le 27 novembre 2019, DOI : 10.1126/sciadv.aax5489 ».

Le diable est dans les détails, disent les Anglais, et ici le diabolique de la situation est que pour expliquer plus avant les détails du travail de deux chercheurs rémunérés par la France à des Français s’agissant d’un auteur français, il faudrait se plonger dans un texte dont à tout coup Shakespeare se gausserait tant on est prêt à parier que sa stylistique, justement, est d’une pauvreté remarquable.

Voulant échapper à cette épreuve et croyant encore au Père Noël, votre serviteur quémande auprès de l’attaché de presse la version française du travail ou, à défaut, les dates auxquelles il peut rencontrer en entretien les auteurs.

Et c’est là que l’on commence à rire franchement.

Avec un sérieux tout scientifique, l’attaché de presse explique que l’étude est parue en anglais (on avait compris, c’est même pour cela que la version française était demandée, car on a du mal à imaginer que ces braves gens aient écrit directement en anglais), mais que « Vous trouverez toutefois un résumé complet en français dans le dernier numéro de Pour la Science. » et donne les coordonnées des deux chercheurs, qui figuraient déjà dans le communiqué de presse.

Le pauvre homme, les grèves ont dû bien le fatiguer.

Car si on sait ce qu’est un article complet et si on voit ce qu’est un résumé, on a du mal à concevoir ce que peut être un « résumé complet ». À ce stade-là, ce n’est plus d’oxymore qu’il faut parler, mais bien d’antilogie, ce qui, dans un milieu scientifique qui cultive la rigueur logique, est pour le moins paradoxal.

Heureusement, il existe deepl.com, qui traduit remarquablement bien (bien mieux que Google translate) les textes rédigés dans un anglais commun, mais qui a un peu de mal avec les vocabulaires spécialisés, tel le maritime, par exemple. Aussi laissera-t-on cet attaché de presse se reposer sur son piédestal ou étudier le dictionnaire et reviendra-t-on vers vous, cher lecteur, une fois que l’on aura pris le temps de passer la version anglaise à la moulinette de ce traducteur.

Pierre FRANÇOIS

* Frère cadet du célèbre dramaturge injustement tombé dans l’oubli après avoir connu un succès phénoménal tant en matière de comédie que de tragédie. Les deux frères, qui étaient très proches, avaient épousés deux sœurs. C’est Thomas Corneille qui, après la mort de Molière et à la demande d’Armande Béjart, met en vers Le Festin de pierre (qui deviendra en 1682 Don Juan ou le festin de pierre et sera jouée par la Comédie française jusque vers 1840) en expurgeant les passages les plus critiques.

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