Théâtre : « Moule Robert », de Martin Bellemare au Théâtre de Belleville, à Paris.

Étrange.
« Moule Robert », c'est d'abord de la francophonie version québécoise, avec la rugosité d'une pensée qui ne s'embarrasse pas de circonlocutions, mais sans l'accent pour éviter tout effet folklorique. C'est une mise en scène qui déconcerte et cela tombe bien : il est question dans la pièce de notre société, qui est elle-même autant en déroute qu'elle ne déroute ses membres.
En effet, il y est question de l'affrontement mortel entre la morale humaniste, fruit de toute bonne éducation, et celle de la réussite, fruit du monde des affaires en tous genres. Robert Moule, éducateur consciencieux et dévoué, car ayant une propension à se laisser dominer, se retrouve confronté à Robert Goule qui l'accuse d'attouchements sur sa fille parce qu'il lui a saisi le bras.
Toute l'ambiguïté de notre monde est déjà là. Comment faire pour ne pas se laisser détruire par une accusation fausse si ce n'est en adoptant le comportement du dominant ? Le public assiste à une perpétuelle introspection dans la tête des deux protagonistes et à la perversité d'une gamine de primaire – le tout commenté par quelques récitants – en étant obligé de reconnaître que tel est l'état de nos sociétés actuelles. De ce point de vue, il n'est pas inutile que la mise en scène entretienne une certaine confusion, qui a au moins le mérite de donner un semblant de fiction à une réalité si brute.
Le fait que les comédiens jouent leurs rôles d'une façon légèrement distanciée procède de la même logique. Ainsi le propos de la pièce est-il plus d'analyser un processus d'introspection que de faire croire à des personnages.
Martin Bellemare, auteur de la pièce a reçu pour cette dernière le prix Michel Tremblay* en 2018. Pour justifier son choix, le jury a fait la déclaration suivante : Avec Moule Robert, Martin Bellemare nous propose un texte d’une éblouissante maîtrise formelle (…). Cette inventivité virtuose est au service d’un questionnement moral inspiré des fractures éthiques qui divisent en ce moment notre société. En fait, avec des moyens dramaturgiques qui lui sont propres, Martin Bellemare repose à sa façon la question qui hantait Brecht : comment être bon dans un monde qui ne l’est pas ?
Pierre FRANÇOIS
« Moule Robert », de Martin Bellemare (Dramaturges Éditeurs). Mise en scène : Benoît Di Marco. Avec : Nathalie Bitan, Benoît Di Marco, Laurent Lévy, François Macherey, Lola Roskis-Gingembre. Le lundi à 19 h 15, mardi à 21 h 15 et dimanche à 17 h 30 jusqu'au 30 avril au Théâtre de Belleville, 94, rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris, tél. 01 48 06 72 34, reservations@theatredebelleville.com, https://www.theatredebelleville.com/programmation/moule-robert
* Le Conseil des arts et des lettres du Québec a créé en 2009 un prix pour reconnaître l'effervescence et la grande qualité de l'écriture dramatique contemporaine au Québec en récompensant le meilleur texte porté à la scène, tous genres confondus. Sollicité, Michel Tremblay, dont la stature est internationale, a accepté que son nom soit donné à cette distinction.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>