Théâtre : « Il y aura la jeunesse d’aimer », de Louis Aragon et Elsa Triolet au Lucernaire à Paris.

Femme sacrée, homme pessimiste de devoir.
« Il y aura la jeunesse d’aimer » est une suite de texte d’Aragon et d’Elsa Triolet construits pour montrer comment une histoire – leur histoire – d’amour naît, s’épanouit et se transforme définitivement. Ils sont apparemment lus – puisque les comédiens sont assis derrière pupitres et micros – mais en fait joués, car ces grand interprètes que sont Ariane Ascaride et Didier Bezace maîtrisent complètement leurs voix, leurs regards et la moindre de leurs attitudes.
Leur talent est tel que la lecture par Didier Bezace, dans une semi pénombre et sur un ton d’une retenue parfaite du « Con d’Irène », qui n’est ni plus ni moins qu’un texte poétique érotique faisant de la femme l’église sacrée d’Aragon, est ressenti avec plus de délicatesse encore à l’écoute qu’à la lecture*.
Une étude exégétique rapide de l’ensemble des textes – faussée dans la mesure où elle ne distingue pas selon les auteurs – montre que ces auteurs en principe athées ont une vision sacrée de la femme et de son plaisir et qu’en même temps, comme bien des personnes de leur temps, ils ont la religion du devoir**. Elle trahit aussi la conception égoïste de l’amour d’Aragon, proche de celle développée dans « Le Rêve familier » de Verlaine : la femme est là comme compagne et comme muse, pas comme égale***. Plus curieux et original, la vision, le regard, fait aussi partie des thèmes principaux développés.
Pierre FRANÇOIS
« Il y aura la jeunesse d’aimer », de Louis Aragon et Elsa Triolet. Avec Ariane Ascaride et Didier Bezace. Mise en scène : Didier Bezace. Du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 18 heures jusqu’au 2 décembre au Lucernaire, 53, rue Notre-Dame des champs, 75006 Paris, tél. 01 45 44 57 34, www.lucernaire.fr
* sans doute du fait du vocabulaire quotidien et précis : « vers le point le plus dur, le meilleur, qui soulève l'ogive sainte à son sommet, ô mon église. », par exemple.
** « Que ton poème soit dans les lieux sans amour
Où l’on trime où l’on saigne où l’on crève de froid
Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds
Un café noir au point du jour
Un ami rencontré sur le chemin de croix
Pour qui chanter vraiment en vaudrait-il la peine »
(Les Yeux d’Elsa)
ou encore
« Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie 
Sa vie est un étrange et douloureux divorce »
(Il n’y a pas d’amour heureux)
*** Parmi les occurrences les plus fréquentes à la forme active, on trouve « aller, « homme », « chose », « œil », voir ». « Amour » (26 fois) ne vient qu’en sixième position et « femme » (21 fois) en douzième (sur 1696). Dans le classement total, « je », « nous », « me » et « mon » totalisent 372 occurrences tandis que « tu », « vous », « te » et « ta » en comptent 215 (sur 12139). 

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