Théâtre : « Miracle en Alabama », de William Gibson au Théâtre La Bruyère à Paris.

Miracle d’éducatrice.
« Miracle en Alabama » est la pièce de William Gibson qui obtint le Tony Award de la meilleure pièce en 1960 dans sa version américaine, « The Miracle Worker », qui est par ailleurs jouée chaque été depuis plus de trente ans dans la propriété qui a vu naître Helen Keller, cette enfant aveugle qui a pu apprendre en 1887 le braille grâce à la ténacité d’une jeune gouvernante, Annie Sullivan.
La pièce démarre par une scène d’exposition très classique, dans un décor illustratif et on croit pendant cinq minutes que l’on va assister à un récit linéaire et plein de bons sentiments. C’est sans compter avec une mise en scène et un jeu d’acteurs bien au point. Car on bascule petit à petit, en même temps que la famille de cette jeune handicapée, d’un monde bien cadré avec ses rites – bon ou mauvais – et ses crises à un univers mouvant dans lequel les repères du passé n’ont plus de raison d’être.
L’intelligence de l’équipe a été de travailler autant les personnages secondaires que celui des deux héroïnes et d’instiller une bonne dose d’humour dans ce qui serait sinon l’histoire d’un combat obstiné contre une tragédie de la vie. 
Ainsi le père de famille – dont le rôle fait des emprunts au profil du bouffon héroï-comique – est-il décrit comme un homme qui aimerait jouer son rôle de chef mais n’y arrive jamais face aux femmes de sa famille ; la seule ressource qui lui reste est donc d’être injuste avec son fils. Ce dernier se révèle partagé entre le désir de s’affirmer et celui d’arbitrer le déchaînement des passions qui se révèlent autour de sa demi-sœur. Laquelle se montre exceptionnelle de vérité tant dans son rôle que dans l’évolution de ce dernier. L’institutrice qui vient la sortir du handicap en l’éduquant bénéficie également d’une psychologie à la fois relativement complexe et néanmoins clairement perceptible. Il n’y a pas jusqu’à la tante, femme plutôt simple, qui ne fasse preuve d’un sens – certes très relatif ! – des nuances.
L’émotion est au rendez-vous, qui croît au fur et à mesure que le spectacle se déroule. Il y a vraiment de quoi, dans la mesure où chacun se révèle vouloir le meilleur pour l’autre et désirer donner le meilleur de soi-même. Même à travers les approximations et erreurs de jugement. Il y a aussi un beau triangle femme-mari-institutrice qui fonctionne bien, qu’il s’agisse de s’occuper de la fille ou du fils.
Au-delà de ce beau travail sur les rôles, on trouve aussi abordés des thèmes hélas éternels lorsque l’on parle de handicap : la pitié, la surprotection, un amour malhabile, la difficulté qu’il y a à éduquer une personne dont il est impossible d’imaginer les sentiments et aspirations… Toutes ces réalités sont abordées avec l’air de ne pas y toucher en même temps qu’avec beaucoup de pertinence. Au point que cette pièce pourrait utilement servir de point de départ à un dialogue entre handicapés et personnes bénéficiant de tous leurs sens.
Pierre FRANÇOIS
« Miracle en Alabama », de William Gibson. Adaptation et mise en scène : Pierre Val. Avec Valérie Alane (Kate Keller), Julien Crampon (James), Stéphanie Hédin (Annie), Marie-Christine Robert (Tante Eve), Pierre Val (le capitaine Arthur Keller), Lilas Mekki ou Clara Brice (Helen). Du mardi au samedi à 21 heures, matinée samedi à 15 heures au Théâtre La Bruyère, 5, rue La Bruyère, 75009 Paris, métro Saint-Georges ou Pigalle, tél. 01 48 74 76 99, http://www.theatrelabruyere.com/spectacles/miracle_en_alabama.php

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