Théâtre : « Polyeucte » en tournée après sa création au Théâtre de la ville (de Paris)

Innocent coupable.
Le « Polyeucte » qui a été créé en février au Théâtre de la ville est à voir. La pièce est à la fois celle de Corneille et actualisée, fidèle et moderne. L'alexandrin est là mais, au lieu d'être rythmé, laisse passer l'émotion des personnages. Les costumes sont contemporains sans extravagance et contribuent à bien poser le rôle social de chacun, mieux que des fraises, gants ou bas, attributs des hommes de l'époque. Le décor est d'une sobriété parlante : une grande porte de bronze sert de contexte solennel en même temps que de frontière entre la sphère publique et celle de l'intime. Le jeu fait passer aussi bien les sentiments tragiques – sans y mettre d'emphase inutile – que les répliques comiques (« Pauline, tu m'as trop obéi », lui dit son père). En effet, si à l'origine Corneille s'était contenté de peu d'allusions spirituelles (« N'est-ce point assez dit », et il peut être question d'acédie au moment où la réplique est prononcée, sans compter, évidemment, et ce n'est sûrement pas un hasard si Corneille la met dans une de ses pièces les plus pieuses, l'allusion connue à l'accroissement du désir charnel), notre culture contemporaine fait sourire lorsque sont évoqués certaines théories éducatives ainsi que l'attitude religieuse qui valorise le martyre. Sur ce dernier point cependant, un retournement brusque se fait vers la gravité lors de la tirade finale* : elle évoque trop clairement le terrorisme actuel.
La pièce prend pourtant une dimension moins explicitement religieuse et si les cas de conscience spirituels sont bien toujours là, l'enjeu devient celui de la vie et de son respect : peut-on disposer de sa propre vie, le géniteur peut-il choisir pour sa descendance, le souverain pour ses sujets ? Autant de questions qui, si elles se posent aujourd'hui d'une façon moins brutale qu'alors, restent bien un enjeu réel pour beaucoup d'entre nous.
On est heureux de constater le bon ajustement de tous les rôles les uns par rapport aux autres : aucun ne se situe au-dessus du lot, tous sont servis avec talent et rigueur de sorte qu'on s'approprie sans peine l'ensemble des émotions qui circulent sur le plateau.
Pierre FRANÇOIS
« Polyeucte », de Corneille. Avec Clément Bresson, Pascal Bekkar, Aurore Paris, Pauline Bolkatto, Marc Siemiatycki, Timothée Lepeltier, Bertrand Suarez-Pazos. Mise en scène : Brigitte Jacques-Wajeman. La pièce sera le 1er mars au Théâtre des 13 arches à Brive, le 14 mars à la Scène nationale 61 à Alençon, le 18 mars au Théâtre municipal de Fontainebleau, les 2 et 3 mai à la Mca d’Amiens.

* remaniée, la metteur en scène s'en justifie en évoquant le fait que Corneille lui-même ne se privait pas d'ajouts, modifications ou retranchements.

Photo : Mirco Magliocca.

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