Théâtre, festival d’Avignon off : « Pulvérisés », d’Alexandra Badea.

Magistral.
Le texte de « Pulvérisés » a obtenu le Grand prix de littérature dramatique du Centre national du théâtre en 2013. Ce texte-choc dans lequel chacun de nous peut retrouver les peurs et épreuves qui l’habitent trouve enfin vie grâce à la Compagnie de l’arcade. Qui interprète magnifiquement, jusque dans la disposition en quadrifrontal, la mondialisation et les transformations personnelles qu’elle engendre. À Shanghai, une ouvrière chinoise, à Dakar un superviseur de plateau téléphonique, à Lyon – théoriquement, mais toujours en voyage – un responsable qualité, à Bucarest une ingénieur d’étude et développement. Tous sont touchés par la même misère, celle qui dé-personnifie les êtres en même temps qu’elle déifie l’argent. Les traductions en sont différentes selon le sexe et la latitude, de l’humiliation primaire à l’épuisement dû au décalage horaire en passant par la colonisation mentale : dans l’entreprise chinoise, il est interdit de sortir du mètre carré affecté à chaque personne, dans l’hôtel international seule l’étiquette de la valise permet au lyonnais de savoir où il est, à Dakar le personnel doit manger et prendre des prénoms français pour mieux répondre aux besoins de l’entreprise cliente.
Tous sont touchés par une solitude radicale : l’ingénieure bulgare n’a que le moment de la douche matinale dont elle puisse profiter pour elle-même, le responsable français regarde une poitrine sur une webcaméra en même temps qu’il discute par internet avec sa femme, le responsable de plateau est le surveillant craint par les employés en même temps qu’il est le pion de ses supérieurs, l’ouvrière chinoise se réfugie dans la calligraphie pour vivre quelques moments durant lesquels son corps et son esprit sont à l’unisson.
Chaque personnage s’exprime dans une langue rapide, nerveuse, à la deuxième personne du singulier pour donner à son rôle la dimension d’un témoignage. Le public lycéen, généralement remuant, est scotché. Il sait que sous couvert d’une fiction, on lui montre sans fard ce qui l’attend. Car on croit d’un bloc et aux personnages et aux situations et, surtout, à la détresse de tous. La pièce montre parfaitement, dans un style à la poésie ardente, comment ces vies sont en morceaux, en feuilleton, en pointillés, hachées en même temps que juxtaposées. C’est magistral.
Pierre FRANÇOIS
« Pulvérisés », d’Alexandra Badea. Avec Patrice Gallet, Tony Harrisson, Simona Maicanescu, Haini Wang. Mise en scène : Vincent Dussart.

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