Livres : « Pour en finir avec la critique dramatique », de Jean-Luc Jeener, édition Atlande

L’injustice légitime.
« Pour en finir avec la critique dramatique » est le dernier livre de Jean-Luc Jeener, critique du Figaro et de Valeurs actuelles qui y assume, sans insistance mais avec constance, sa double qualité de créateur et de critique. Dans un des derniers chapitres, il s’attend à ce qu’on lui reproche un certain narcissisme. Plutôt que cela, on sent tout au long de l’ouvrage l’existence d’une douleur, celle de se savoir ostracisé (il l’a un peu cherché, certes, mais quel est l’artiste qui ne désire en même temps la reconnaissance publique et l’isolement dans son univers intérieur?) dans le milieu du théâtre. Laquelle se calme vers la fin, comme si l’écriture avait fait l’effet d’un baume.
Mais que trouve-t-on dans cet opuscule d’une centaine de pages ? Le style direct et franc de l’auteur y est doublé d’une division en de multiples chapitres, ce qui renforce encore le rythme du texte. Quant au contenu, il est constitué d’une pensée parfaitement charpentée sur la place de la critique au milieu des multiples rouages du monde théâtral. Si son précédent livre « Pour en finir avec le théâtre » était principalement une mine d’informations et par voie de conséquence une réflexion sur le théâtre, c’est ici exactement l’inverse : on y part de la réflexion et on l’illustre par des faits. C’est qu’en quarante ans d’évaluation de l’œuvre d’autrui, il a eu le temps de réfléchir à ce qu’il faisait, le bougre ! C’est que, et il l’explique fort bien, chaque critique vit dans un système de pensée qui lui est propre et qui justifie sa subjectivité*. 
Du point de vue de l’enchaînement des chapitres, il choisit d’enchâsser les aspects concrets du métier ( même si la partie « Critique d’humeur ou critique d’analyse » peut être considérée comme mixte) entre deux points plus théoriques : « Être légitime » et « Injustice de la critique ». On note comment c’est de sa propre légitimité qu’il parle dans le début du livre, ce qui paraît anecdotique par rapport au sujet. Il n’empêche : la question est pertinente pour tous, quelle que soit l’histoire personnelle de celui qui est appelé (oui, appelé, c’est une vocation particulière au sein du sacerdoce qu’est le journalisme, seul secteur professionnel avec, tiens donc, celui du spectacle – et, soyons juste, des services publics – entièrement au service de tous quelles que soient les circonstances) à évaluer le travail d’autres. 
On ne peut qu’acquiescer, en tant que collègue, lorsqu’il signale les dangers de ce métier qui est tout sauf confortable**. Et lorsqu’il évoque le fait que le sommeil n’empêche pas de percevoir quelque chose de la pièce et d’être capable d’écrire dessus en toute honnêteté intellectuelle***. Il aborde aussi le point délicat de l’avis d’un spectateur qui se retrouve qualifié de « critique » par des sites dont la seule préoccupation est de vendre du billet de théâtre au prix le plus bas****. Signalons encore que le chapitre sur les pressions et leur plus ou moins grande subtilité est assez savoureux. Et celui sur l’auto-censure d’une cruelle pertinence.
Bref, ce livre se lit vite, est plein d’enseignements et est écrit avec la plume alerte que l’on connaît à J.-L. Jeener. On ne perd pas son temps à le lire, au contraire.
Pierre FRANÇOIS
« Pour en finir avec la critique dramatique », de Jean-Luc Jeener. Édition Atlande, 127 pages, ISBN 978-2-35030-488-5
*Par contre le créateur – devant se couler dans la pensée de l’auteur – redevient à chaque essai tel l’enfant devant son tas de sable à transformer en château, et doit s’y prendre à chaque fois différemment sauf à se répéter, ce qui est une des pires critiques que l’on puisse faire à un metteur en scène.
**Comment, par exemple, écrire objectivement sur quelqu’un que l’on connaît et apprécie ? C’est un point que J.-L. Jeener explore à fond tant il s’agit d’un cas de figure régulier. Cet article en est une autre illustration : mise en abymes étrange, un critique écrit sur un livre au sujet de son propre métier, lequel est écrit par un collègue dont il voit parfois des mises en scène en tant que critique tout en admirant sa probité intellectuelle. Le fait de le signaler incidemment au lecteur dans le texte va-t-il empêcher la sévérité (ou la complaisance) inconsciente qui va compléter la volonté d’objectivité encore plus absolue qu’à l’ordinaire ?
***C’est un point que l’auteur de ces lignes (qui n’a que 25 ans de métier) ne s’explique pas mais qui est un fait avéré et vérifié par nombre d’entre nous. Par contre, on comprend très bien comment une très bonne pièce peut faire passer toute envie de dormir, même si on est arrivé au théâtre dans un état d’épuisement avancé.
**** avec peut-être la même bonne conscience qu’Apple laisse son sous-traitant chinois Catcher Technology (Suqian) Co Ltd. traiter ses ouvriers du moment que les formes y sont. Mais ceci est une autre histoire… http://www.chinalaborwatch.org/report/131

Photo : DR.

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