« Démons », de Lars Norén au Théâtre du Lucernaire de Paris.

L'amour pris dans la tempête, par David Westphal.
À l'heure du mariage gay et d'une cellule familiale revisitée par tout ce que la société compte de courants et de libertés nouvelles, la compagnie  La torche ardente présente au Lucernaire Démons. Une pièce écrite en 1983 où l'auteur Lars Norèn interroge la notion de couple.
C'est un vent violent et glacé venu du nord qui souffle alors sur nos images d'Épinal et les représentations idéales de nos rêves d'enfants. Cœur sensible, s'abstenir.

Un samedi soir sans doute.
Deux couples, un appartement confortable, un apéritif amical, de bonnes occasions pour échanger et se détendre. De ce contexte conventionnel, l'auteur joue d'une musique qui l'est moins.
Deux couples, quatre solitudes désenchantées, un huis clos étouffant, de bonnes occasions pour s'affronter sur le terrain des déceptions, rancœurs et frustrations.

Lars Norén n'est pas un tendre. Il goûte peu les détours et autres rounds d'observation. Son écriture est immédiatement violente, sans concession, taillée à la serpe. Il pousse très vite ses personnages dans leurs derniers retranchements et ne laisse aucune place aux parfois fades mais nécessaires conventions sociales. Au delà du réalisme des difficultés conjugales, il confronte ses personnages à leurs angoisses les plus sourdes, à leurs désirs obscurs, à ce qui leur fait éprouver la conscience de leur chute et de leur mort. Plus qu'ils ne dialoguent les personnages s'égarent, seuls, sur les chemins de leur névrose respective. Ils ne s'écoutent pas plus qu'ils ne se respectent et dessinent des amours bien sombres où l'humilité, le don de soi et la richesse du partage ont depuis bien longtemps déserté les lieux. Cette négation de « l'autre » trouve sa parfaite illustration, au cœur de la pièce, dans un double dialogue tendu et croisé, superbement orchestré par le metteur en scène Cyril Le Grix.

Si chez Feydeau le rythme soutenu est véhicule du comique et de la surprise, il accompagne et souligne ici des répliques cinglantes, il tranche, heurte et ne prend pas de gant. À tel point que la musique des mots n'est pas toujours audible. La rage et la haine ont aussi besoin parfois de caisse de résonance. Dans le choix d'une mise en scène au rythme soutenu, elle fait défaut par moment et l'on sort de ce spectacle comme d'un ring de boxe, saoulé de coups, essoufflé, un peu hagard.

Accompagnés par un beau travail sur la lumière et des cloisons translucides, les comédiens empoignent tour à tour avec aisance les névroses de leur personnage. Ils s'engagent sans fléchir et ne mesurent pas leur énergie. Chacun soutient sa partition et tous forment un chœur à quatre voix où résonnent plus, vous l'aurez compris, les notes graves et les accords mineurs.
Si le théâtre en sort grandi, pas sûr que le sentiment amoureux n'en sorte indemne.
David Westphal
Démons de Lars Norén. Mise en scène Cyril Le Grix. Avec Xavier Bazin, Thibaut Corrion, Maud Imbert, Carole Schaal. Du mardi au samedi à 21h, du 13 mai au 4 juillet 2015. Au Lucernaire, 53, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006, Paris. Réservations : 01 45 44 57 34, www.lucernaire.fr.

Photo : Thomas Dewynter.

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