Spiritualité : Route pèlerine pour la paix (1)

20/05
Départ de Saint-Lazare à 10 h 59. Dans le train, impossible d’accrocher le vélo verticalement du fait du poids des sacoches. Devant moi, le panneau d’affichage indique inlassablement : « prochaine gare : Caen. Arrivée prévue à 12 h 54 », mais je vais jusqu’à Lison. À midi, élan amoureux en découvrant les sandwiches enveloppés avec soin. Un soin éloquent quant à l’amour avec lequel l’« ogre » que je suis est soigné. Un texto de ma cousine religieuse était arrivé pendant le chargement du vélo. J’ignore ce que l’arrivée de ce message signifie – je ne crois pas au hasard – du point de vue de la providence. Le pèlerinage ne commence qu’au moment où l’on élimine ce qui est de trop, et certains le font tout au long du périple. Le début du pèlerinage se situe bien en deça du départ physique, pour moi un mois avant, quand surgissent les peurs et angoisses qui donnent envie de renoncer. C’est principalement la peur de l’accident : gravier ou plaque de verglas de préférence en descendant un virage de montagne en épingle à cheveux. Il y a aussi la rencontre avec un serpent, le vol, l’agression… Ces peurs disparaissent au moment du départ. Elles seront bientôt remplacées par le découragement dû à la fatigue dans les premiers jours, puis à la monotonie du pédalage. L’ascèse du vélo, c’est que mieux vaut regarder la route que la beauté du paysage et que l’on est dans une bulle de solitude. Je ne m’en plains pas, au contraire, même si je suis un grand bavard. Le paradoxe de cette bulle est que l’on est, par contre, spirituellement relié au reste de la société.
Parmi les papiers, je garde précieusement les attestations de mon curé et de la pasteure Epuf voisine qui expliquent toutes deux que je suis un « paroissien régulier ». Ce que c’est que d’enquiller messe et culte à la suite le dimanche, ce qui permet, selon la fatigue du jour, soit de rattraper les moments de distractions en écoutant les lectures, soit de comparer les prêches. En effet, les calendriers liturgiques des catholiques et des protestants unis sont alignés. Il y a aussi les courriers que m’ont adressés quatre des évêques dont je traverse les diocèses. Tout ce monde-là explique que je fais un pèlerinage interconfessionnel pour la paix. Hélas, près d’un an après avoir décidé de l’entreprendre, je reste seul, n’ayant trouvé personne pour se joindre à moi. Peu importe, ces témoignages me font chaud au cœur, spécialement celui d’un évêque qui m’explique que passer par chez lui est un détour, mais qui vaut la peine. Nos âmes étant incarnées, ces documents voisinent avec deux ordonnances. L’une reprend mon traitement habituel antiépileptique en mentionnant les médicaments sous leur nom de molécule – et non commercial – afin de pouvoir être présentée à l’étranger. L’autre, dite « de voyage », mentionne de la même façon tout ce qui pourrait être nécessaire « si entorse », « pour désinfection », « si allergie », si « diarrhée » ou « si constipation ».
Le cœur me bat en entrant en gare de Granville. Je pense à Laurence, restée à Paris, et aux kilomètres qui m’attendent. À 15 h 06, je branche le GPS et règle OsmAnd sur « trajet équilibré ». Les premiers kilomètres sont faciles, puis les descentes et montées se succèdent. Plusieurs fois, elles se terminent pied à terre, en poussant le vélo. Ce que c’est que de ne pas avoir trouvé le temps de m’entraîner !

Pierre François (texte et photo)