Comme on est toujours le fruit d’une éducation, je me raccroche à la dizaine de chapelet, malgré mon aversion pour les moulins à prière. Afin de ne pas tomber dans ce travers, je change systématiquement certains mots par des synonymes. C’est facile pour le « Je vous salue Marie », en commençant par supprimer une liaison qui peut devenir injurieuse par le mot grec de théotokos, qui nous vient directement du concile d’Éphèse, en 431. Peu à peu, le fait de méditer ce que je dis m’aide à en remplacer d’autres. Ave Maria devient Bonjour Marie, ce qui est la traduction stricte du latin. De la même façon, l’expression « pro nobis peccatoribus » ne parle pas de « pauvres » pécheurs, donc je supprime cet adjectif ajouté par un traducteur préférant contempler sa noirceur à la lumière qui lui est confiée. Le tutoiement, en rapprochant, évite la tentation de la mariolâtrie. Le « fruit des entrailles » devient parfois l’enfant, parfois le bébé, ce dernier qualificatif permettant de mettre le doigt directement sur l’incarnation. De temps en temps encore, j’ajoute « que tu as porté dans ton ventre », afin de bien méditer sur les personnalités respectives de la mère et de son enfant. Méditer les mystères n’est pas à ma portée, car il faut être une femme pour être capable de penser – et même méditer – deux choses à la fois. Pour moi, je reste au ras du texte, qui est assez riche, et me contente de présenter tel ou telle dans la prière.
Lors de cette étape, à partir de Port-sur-Vienne, le parcours se fait en compagnie d’une famille – Monsieur, Madame avec un bébé dans la remorque et deux garçons d’environ dix ans – sur des chemins larges et tranquilles, jusqu’à Port-de-Piles. M’apercevant que le GPS n’est pas bloqué, mais que je l’avais désactivé pour économiser la batterie, je continue, sur la même voie verte via Descartes, bien faite et roulante. Jusqu’au Grand-Pressigny, où je trouve un camping… et un marcheur que j’avais croisé à L’Île-Bouchard. On discute. Voyant que je n’ai plus de boîte de conserve, il m’offre une part de son camembert.
30/05/25
Départ du camping municipal un peu avant 10 heures. Il n’y a personne à l’accueil pour régler la nuit et, à la mairie, renseignement pris, on fait le pont. Il fait chaud. Je prends un (bon) café au bar de l’église et passe à l’épicerie Episervice pour renouveler les boîtes de conserve – celle de mousse de canard tient lieu de petit déjeuner – et l’eau. Je n’utilise plus le GPS qu’aux abords des villages, pour les traverser, tel Yzeures-sur-Creuse. Au bout de 30 kilomètres, entre Tournon-Saint-Pierre et Tournon-Saint-Martin, je rate l’embranchement pour la voie cyclable. Un peu avant Fontgombault, vers Asnières, je rencontre pour la première fois une tenancière de bar peu aimable : elle veut me facturer l’eau parce qu’il y a trois bouteilles et me refuse l’accès aux toilettes malgré le fait que je consomme un café.
Pierre FRANÇOIS




