Théâtre : « Sang négrier », de Laurent Gaudé au Théâtre de la croisée des chemins, à Paris.

Descente intimiste aux enfers, par Clara.
On entre au théâtre de la Croisée des Chemins presque sur la scène où se trouve entassés, comme abandonnés par la mer, des détritus de bois hirsutes et agressifs. Un pied dépasse de cet amas. On croit d'abord à un mannequin, un mort.
Alors que les spectateurs s'installent, le pied prend vie, remue, s'éveille et sort peu à peu des décombres d'un bateau échoué. La lumière se fait sur un personnage lunaire, tout de blanc vêtu, il entame le long monologue de sa terrifiante, édifiante histoire.
Quittant l'île de Gorée (au large du Sénégal), un navire impliqué dans le commerce triangulaire, chargé du « bois d'ébène » s’apprête à traverser l'Atlantique pour livrer sa précieuse cargaison, quand il se retrouve privé de son capitaine, emporté rapidement par une fièvre tropicale. Le second, notre narrateur, prendra la direction des opérations mais un coup de tête, une folie soudaine le détournera de ses plans. Tournant le dos à des siècles de traditions maritimes, il choisit de rendre la dépouille du marin à sa famille, native de Saint-Malo, plutôt que de le rendre à la mer. Sans le savoir, cette incartade sera le début de sa descente aux enfers.
La halte devenue indispensable devient le théâtre d'évènements mystérieux, surnaturels, aussi sombres que maléfiques. Lors de l’inhumation des restes pourrissants du corps du capitaine, les esclaves tentent de se rebeller et de fuir loin de leurs chaînes. Une chasse à l'homme débute, qui durera de trop nombreux jours, et fera naître l'angoisse dans un climat de terreur.
Saint-Malo, ville qui s'est enrichit de l'esclavagisme au 19e siècle, est le théâtre de cet épisode particulièrement noir, dévastateur. Ses remparts ne sont pas symbole de protection mais d'enfermement des esprits, qui ont peur. Ils ne protègent pas les fuyards mais les livrent au châtiment rendue par une ville furieuse, hystérique, hors d'elle-même. On comprend  à la fois la fascination et la peur saisissante de l'inconnu qui pousse au meurtre. Assoiffé de sang, chaque citoyen se déshumanise en se cachant derrière la volonté de la ville. Chacun assouvit ses pulsions morbides de destruction.
L'histoire bascule dans le fantastique et le mystique : un esclave échappe à toutes les battues et terrifie la ville rien que par sa présence. Son ombre menaçante, concrétisée par des doigts sanguinolents cloués sur les portes des maisons, plane et maudit la ville.
L'acteur, seul sur scène incarne chacun des personnages. Il est stupéfiant, il porte le texte en lui. Son regard expressionniste renforce une mise en scène à la fois toute en pudeur et en émotions. La respiration devient difficile, on est pendu a ses lèvres dont les mots sont lourds de sens, de conséquences, lourds du passé et du poids de la honte. Ils ont massacré des innocents qui ne cherchaient qu'à vivre loin de la fureur ! L'acteur devient autre, il porte un masque de bois qui accentue sa déshumanisation, sa perte de personnalité; dans son regard la folie… Il est la haine de toute la ville ayant participé au massacre. La ville tue afin que leur petite vie bourgeoise d'avant, bien tranquille, reprenne ses droits. Puis la ville essaye d'oublier.
La prouesse de l'acteur est à la hauteur de la violence du texte (une nouvelle écrite par Laurent Gaudé). Il est d'une beauté pure mais sans espoir. On ne peut pas se remettre et reprendre une vie normale loin du chaos, après avoir participé et pris goût au massacre. l'horreur reste présente, sans retour en arrière possible. Alors aucune rédemption n'est envisagée au capitaine qui perd pied et qui sombre peu a peu. Il devient un paria, mis au ban de la société. Hors de l'humanité, il n'attend plus que la délivrance de la mort qui traîne à arriver.
Voilà donc une pièce d'une violence inouïe, admirablement mise en scène par une femme toute en émotions et à fleur de sentiments, interprété à la perfection par un acteur intuitif et puissant.
Les mots manquent pour dire l'émotion incommensurable qui restera longtemps en soi.
Clara
« Sang négrier », de Laurent Gaudé. Avec Bruno Bernardin. Mise en scène : Khadija El Mahdi. Jeudi à 19 h 30 jusqu’au 19 avril au Théâtre de la croisée des chemins, 43, rue Mathurin Régnier, 75015 Paris, tél. 01 42 19 96 63, www.theatrelacroiseedeschemins.com. Puis dans le festival off d'Avignon du 6 au 27 juillet à 13 heures au Théâtre Al Andalus, 25, rue d'Amphoux, 84000 Avignon, tél. 06 21 33 60 95.

Photo : PierreFrancois.

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