Théâtre, musique : « C’est la vie » de Peter Turini au théâtre du Rond-point à Paris.

Grandeur et misère de la Vie, par David Westphal.
Du célèbre Cri d'Edvard Munch à La Métamorphose de Franz Kafka, c'est un peu du mouvement expressionniste qui se joue dans C'est la vie, au Théâtre du Rond point. Tout de rugosité et d'exaltation, entre musique et projections, Jean-Quentin Chatelain incarne soixante-dix années de la vie de Peter Turini. Né en 1944 dans l'Autriche de la fin de la seconde guerre mondiale, l'auteur parcourt ici souvenirs, anecdotes et fragments de son histoire. Il y est question de la Vie, avec un grand V, de ces sentiments que seul le recul de l'âge vous permet de mettre en lumière avec une juste lucidité et un éclairage assez cru pour laisser voir l'intime, tantôt dérangeant, tantôt diablement touchant.
Peter Turini est un enfant solitaire parmi les autres. Il se noie dans des désirs le plus souvent inassouvis, adoptant le « recours à l'imagination comme méthode fondamentale de survie ». Il est longtemps étonné, puis déçu, de ne jamais éprouver cette justice simple et droite dont sa mère se fait pourtant l'apôtre dans les histoires qu'elle lui raconte inlassablement. Avide de « rencontrer enfin » son père, menuisier admiré mais absent par trop de labeur, il doit son éveil à un autre paria du village. Un compositeur, dont la fortune, l'étrangeté et l'éducation, attirent plus la méfiance et le mépris, dans cette région de l'Autriche d'après guerre, que l'admiration. Celui-ci lui ouvre sa bibliothèque et lui livre quelques clefs indispensables à la compréhension du monde.
Sous la direction de Claude Brozzoni, Jean-Quentin Châtelain, en conteur remarquable et attachant, donne vie à ce texte qui, plus qu'un réquisitoire, est un regard en arrière, amer, décalé, parfois drôle, souvent organique. Le comédien genevois n'en n'est pas, dans ce domaine, à son coup d'essai (« Bourlinguer » 2014 – « J'ai passé ma vie à chercher l'ouvre boîte » 2012), et il donne à cette succession d'anecdotes ce qu'il faut d'exaltation, d'humour et de sagesse. C'est un plaisir qui a trait à l'enfance que d'écouter un homme qui maîtrise cet art, à ce point consommé, de la narration. N'en déplaise à sa pudeur, s'il était un arbre, il serait un chêne tricentenaire. Il en possède la ramure enveloppante, la puissance tellurique, la démesure, la majesté. Il faut être d'un bois bien dur, voire épineux, tel l'acacia, pour rester insensible.
Grégory Dargent et Claude Gomez, compositeurs et interprètes, accompagnent sur scène Jean-Quentin Châtelain. Est-ce un clin d'œil cinématographique à la « Rencontre du troisième type » de Spielberg, ils jouent en ouverture une phrase musicale répétée sur des sonorités et fréquences multiples, comme un appel au conteur attendu. Leur musique vient séquencer le flot de souvenirs, offrant au comédien un rythme sur lequel s'appuyer, créant ça et là ruptures et contrastes. Le volume est à ce point élevé parfois qu'il en est agressif pour le spectateur et semble pousser le comédien à une surenchère inutile.
Cependant, cette seule réserve n'est qu'une fausse note égarée sur cette belle partition à trois voix.
David Westphal
« C'est la vie » de Peter Turini. Mise en scène, Claude Brozzoni. Avec Jean-Quentin Châtelain. Composition et interprétation musicale, Grégoty Dargent et Claude Gomez. Jusqu'au 13 décembre, salle Tardieu à 18 h 30, au théâtre du Rond-point, 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris. Tél. : 01 44 95 98 21, http://www.theatredurondpoint.fr/. Réservations : 01 44 95 98 21 – www.theatredurondpoint.fr – www.fnac.com

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