Théâtre : Les Afriques à Paris et à Ivry au Grand Parquet et au Théâtre Antoine Vitez

« Les Afriques à Paris et à Ivry » est un ensemble de spectacles – de qualité – donnés par solidarité avec le Mali et la Centrafrique. Il est donc logique que ces spectacles nous viennent de ces contrées. Celui qui arrive du Mali – « Ala te sunogo / Dieu ne dort pas » – a déjà été donné au Grand Parquet et ces colonnes ont tenté de dire combien il était réussi, plein d’humour, d’auto-dérision, de vérité et d’humanité.
Celui qui l’accompagne en alternance est offert par une troupe centrafricaine pour ré-équiper l’Espace culturel Linga Tere(1) de Bangui, qui a été pillé. En interrogeant les membres de l’équipe on apprend qu’à Bangui il n’y a pas de quartier chrétien, musulman ou animiste (car même si on en parle moins, l’animisme est encore bien présent dans le pays) mais une population qui vit mêlée, les musulmans embrassant plutôt des professions commerciales tandis que les chrétiens vendent leur propre production, pêche ou récolte. Leur centre était donc fréquenté par tous et comportait des équipements pour diverses activités ainsi que pour animer une petite radio. De tout cela il reste les murs et une volonté de promouvoir la paix en continuant à  rendre possible un vivre ensemble dans leur centre culturel.
Mais que vaut le spectacle présenté ? Il s’agit de la reprise d’une pièce créée en 1992 autour de la légende des bossus et des esprits de la forêt, les deux bossus symbolisant la bureaucratie (il y a une procédure très exacte à suivre et dans le bon ordre pour se faire délivrer de sa bosse par les génies bienfaisants) et les esprits sont les protecteurs de la nature (le pays connaît un grave problème de déforestation) et des minorités (les Pygmées, par exemple). Le spectacle est rythmé et vivant, parsemé de rebondissements et farci de traits d’humour. Le je u est très expressif, proche de celui du clown ou de la farce (chez les bossus) mais sans s’y identifier. Du fait qu’il est à la fois en sango(2) et en français, le spectateur métropolitain peut suivre l’histoire et entrer dedans, même s’il y trouve parfois d’autres dimensions que les originelles. On échappe au piège de la folklorisation et du bon sauvage.
La troupe veut montrer que la paix est possible en revendiquant le fait qu’elle est composée de personnes des différentes confessions qui se considèrent toutes fraternellement comme compagnons. Et si on leur objecte que le milieu artistique étant marginal, il est logique qu’on s’y serre les coudes quelles que soient les croyances des uns et des autres, un des comédiens explique qu’il est musulman, que sa femme est chrétienne et que les enfants ont choisi la religion de leur mère mais que cela ne l’empêche pas de pratiquer sa religion. Il ajoute même : « du temps des milices Séléka une bande d’hommes armés a commencé à s’attaquer à ma voiture qui était sur cales devant chez moi. Je suis sorti et leur ai demandé pourquoi ils faisaient cela alors que nous étions coreligionnaires. Ils ont répondu qu’ils avaient vu une représentation du Christ dans la maison et qu’ils croyaient que c’était une demeure chrétienne, puis sont parti en s’excusant. Lorsque les anti-balaka sont arrivés à leur tour pour piller, j’étais absent mais ma femme leur a fait remarquer qu’il y avait ce portrait dans la maison parce qu’elle était chrétienne, et eux aussi sont partis confus ». La réalité est toujours plus humaine que ce qu’on en dit, aussi convient-il d’aider ces troupes – la malienne comme la centrafricaine – à promouvoir l’humanité et la fraternité par le moyen de la culture. Surtout dans la mesure où les spectacles sont bons !

Pour mémoire, le spectacle malien tel qu’il était en mai dernier

C’est le délire dans la salle du Grand Parquet pour la pièce Ala Te Sunogo / Dieu ne dort pas, et elle le mérite bien.
En effet, elle est l’œuvre de deux comédiens maliens célèbres, proche d’un type de spectacle populaire en France depuis des siècles, la farce.
Le talent comique de Diarra Sanogo a été très vite reconnu, dès la première aventure de Bougouniéré. Ce personnage incarne une femme rurale aussi bonne envers autrui que madrée lorsque ses intérêts sont en jeu. Son succès est tel qu’on en arrive déjà au 5e épisode de ses péripéties.
Son complice, Adama Bakayoko, qui interprète plusieurs rôles, dont un de femme, envahit littéralement la scène de son humour ravageur (et qui se révèle jusque dans sa biographie puisqu’il pratique le « kotèba thérapeutique avec les patients du service psychiatrique de l’hôpital bamakois du Point G » !).
Et s’il n’y avait qu’eux !
On ne peut en effet passer sous silence l’incroyable présence du danseur muet, le romantisme généreux et timide de la jeune fille qui en tombe amoureuse – et qui donne lieu à une scène de flirt d’une belle délicatesse – ou la capacité du directeur de centre culturel à personnaliser un discours qui sinon paraîtrait bien idéologique.
Le type de spectacle pratiqué par toute cette équipe est africain, endogène et moderne.
Le kotèba est une farce traditionnelle burlesque de critique sociale jouée dans les villages bamanans (bambaras) une fois l’an. Cette troupe a su l’actualiser de façon originale à travers la série de pièces mettant en scène Bougouniéré. Par exemple, dans Ala Te Sunogo, elle introduit une forme de chorégraphie qui emprunte à la fois à la danse contemporaine et à la traditionnelle.
Mais c’est toute la mise en scène, depuis la première aventure de Bougouniéré, qui permet au kotèba de survivre sans virer dans la folklorisation.
Le résultat donne un spectacle qui fait autant rire les Africains que les Blancs, car il est fondé sur les mêmes ressorts comiques que la farce ou le carnaval. Par ailleurs, l’auto-dérision pratiquée par les comédiens a une valeur universelle : où ne trouve-t-on pas une corruption ou une paresse à dénoncer ?
Néanmoins ce spectacle reste positif. En effet, sa dimension chorégraphique lui insuffle une force de vie entrecoupée de moments poétiques qui donne un rythme enlevé à l’ensemble. Par ailleurs, parce que – comme le dit le titre – Dieu n’est pas mort, la jeunesse veut et provoque le changement.
Enfin, la pièce rejoint notre actualité : elle concerne le Mali et on constate avec plaisir combien la parole y est encore libre, même si ce spectacle n’y a pas été officiellement programmé (les trois représentations données étaient des « répétitions publiques ») depuis le coup d’État de décembre 2012.
Pierre FRANÇOIS
« Les Afriques à Paris », solidarité artistique internationale Mali, Centrafrique, France ; Grand Parquet, Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, Théâtre de la Ville.
« Songo la rencontre » – Espace Linga Tere, Bangui, Centrafrique – texte et mise en scène de Vincent Manbachaka et Richard Demarcy. Au Grand Parquet, jardin d’Éole, 35, rue d’Aubervilliers, 75018 Paris, métro Stalingrad, du jeudi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures du 6 au 30 mars, tél. : 01 40 05 01 50. Au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, 1, rue Simon Dereure, 94200 Ivry-sur-Seine, métro Mairie d’Ivry, le 4 avril à 14 h 30 et le 5 avril à 16 heures, tél. : 01 46 70 21 55.
« Ala te sunogo / Dieu ne dort pas » – Le Blonba, Bamako, Mali – texte de jean-louis Sagot-Duvauroux, mise en scène de J.-L. Sagot-Duvauroux et de Ndji Traoré. Au Grand Parquet du jeudi au samedi à 21 heures, dimanche à 17 heures du 6 au 30 mars.  Au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez  le 4 avril à 20 heures et le 5 avril à 18 heures.
Concert de musiciens maliens et centrafricains au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez le 5 avril à 20 heures.

(1)L’Espace Linga Tere, qui existe depuis une vingtaine d’années, est une O.N.G. orientée vers la jeunesse et l’enfance. Elle forme aux métiers de la culture et à la gestion des associations. C’est le partenaire direct des services de culturels de l’ambassade de France depuis que le Centre culturel français a été détruit par des mutins il y a plusieurs années.
(2)Le sango est à la fois l’idiome le plus parlé en République centrafricaine et la langue officielle du pays.

Photo : Pierre FRANÇOIS.

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