Théâtre : Andromaque à l’Épée de Bois

« Andromaque » à l’Épée de Bois est qualifiée par les uns de lecture minimaliste, par les autres de mise en scène sobre et expressive. Ce qui est en jeu ? Le peu de déplacements des comédiens et leur façon de concentrer tout le jeu dans le ton, la diction, les expressions du visage et le travail des lumières. Effectivement, ils sont la plupart du temps assis dans des chaises disposées ça et là sur la scène, formant une fausse symétrie. Cette géométrie et d’ailleurs reprise dans le jeu des éclairages, comme si un des choix fondamentaux de la mise en scène était de montrer comment une rigueur boiteuse – celle qui anime les cœurs de Pyrrhus, d’Andromaque et d’Oreste – peut aboutir à une esthétique aboutie.

On sent bien Andromaque proche de la figure d’Héra et Hermione de celle d’Aphrodite, l’une étant dans la fidélité et l’autre dans la séduction. Et, comme toujours, les pleurs de la mère lassent tandis que la beauté de la jeunesse attire. La mise en scène parvient à créer ce sentiment alors pourtant que les déplacements sont rares. On sent combien Pyrrhus reste un de ces hommes à la psychologie binaire même s’il est amoureux, même si son ton dit l’inverse de sa dureté affichée. Quant à Oreste, il ressemble au papillon attiré par la lumière sans savoir qu’elle est trompeuse…

C’est un tour de force que d’avoir réussi à faire passer autant d’émotions à partir des seuls outils de la diction – qui met en valeur le verbe d’une façon claire et remarquable – et du masque facial.111213_5183PhotoBenoitFortrye220X146

La lumière joue un grand rôle dans la construction de l’atmosphère, qui découpe le sol à angles droits et pose des ombres dures sur les visages. On n’est pas dans une comédie, c’est sûr, même si le revirement final d’Hermione fait rire le public.

Et on reste ahuri de constater l’actualité psychologique du propos racinien, de s’être senti remué par un vocabulaire daté et des phrases énoncées d’une façon si particulière (sans faire aucune des liaisons que les t ou les d commandent). Bien sûr, il est nécessaire de ne pas rater la scène d’exposition pour en comprendre les développements, mais ce spectacle reste une merveilleuse ode au verbe et aux contradictions qui agitent nos cœurs !

 Pierre François

« Andromaque », de Jean Racine. Avec Sylvain Méallet, Julien Léonelli, Serge Lipszyc, Lionel Muzin, Valérie Durin, Juliane Corre, Nelly Morgenstern, Isabelle Gouzou. Mise en scène de Serge Lipszyc. Du jeudi au samedi à 20 h 30, samedi et dimanche à 16 heures jusqu’au 22 décembre au théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris, tél. : 01 48 08 39 74, www.epeedebois.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *