Exposition : « Icônes d’Albanie, trésor du musée national d’Art médiéval de Korça », au Musée des Beaux-Arts de Chambéry.

    Éblouissement.
    Dès l’entrée dans l’exposition « Icônes d’Albanie, trésor du musée national d’Art médiéval de Korça », on est saisi. Par la mise en valeur des icônes exposées et, sans doute, par le fait que l’espace qui leur est consacré reprend le plan d’une église orthodoxe. Dans ce qui serait le narthex se trouve une première exposition de photos en noir et blanc, qui rend compte de l’état des églises et, partant, des icônes les plus anciennes dans la mesure où il s’agissait de fresques. On a envie d’ignorer la catastrophe architecturale qui suivit la décision d’Enver Hoxha de faire de son pays le premier État athée du monde, en 1967. Mais, quittant ce lieu introductif pour entrer dans la nef, on en a un rappel – la couleur adoucissant les blessures infligées à la pierre – grâce à quelques icônes murales.

    L’Archange Saint Michel.
    Photo Musée des Beaux-Arts.

    À peine les a-t-on quittées que l’on se retrouve face à un chef-d’œuvre – choisi pour l’affiche –, l’Archange Michel, une icône sur bois de la fin du XVᵉ siècle, de plus d’un mètre de haut et d’une finesse remarquable, spécialement dans le traitement du visage, presque androgyne. Le pupitre qui permet de décrypter les symboles de cette représentation permet d’attirer l’attention sur ce qu’il faudra examiner sur les suivantes.

    Vierge en trône.
    Photo Tommaso Morello.

    Depuis ce fond de nef, on voit déjà, dans l’enfilade, deux autres icônes dites « despotiques »* contre le mur formant l’iconostase – séparant les officiants des fidèles – et qui sont réalisées par deux frères au XVIIIᵉ siècle. Outre le fait que leur rapprochement permet d’évaluer les différences de style, celle de la Vierge en trône illustre parfaitement combien dans l’art – mais ne devrait-on pas écrire plutôt la piété ? – de l’icône, c’est la personne représentée qui, depuis son espace sacré (symbolisé par la dorure), regarde celle qui la prie. Son regard est d’une douceur quasiment hypnotique.

    Portes royales.
    Photo Tommaso Morello.

    Si l’on reste dans la nef, où se trouve la majorité des œuvres, cette dernière est occupée de part en part, à l’endroit qui devrait être l’allée centrale séparant les hommes des femmes, par deux portes royales – encore appelées Belles Portes ou Saintes Portes – qui traversent l’iconostase en son milieu. La finesse des sculptures entourant les icônes est également remarquable.
    Derrière l’iconostase (ou templon), l’espace est occupé par un atelier pédagogique destiné à expliquer aux enfants – mais les adultes en font aussi leur profit – la technique dite a tempera de l’icône**.

    L’ordre dans lequel est présentée l’exposition est chronologique, ce qui présente le double avantage de regrouper les travaux d’une même école et de permettre de se rendre compte de l’évolution de cet art dans le temps. Il faut notamment remarquer qu’à toutes les époques les artistes ont voyagé, soit qu’ils y soient encouragés par Venise (pour les Crétois), soit que la chose devienne de plus en plus facile au XIXᵉ siècle. Mais il faut aussi tenir compte de la période durant laquelle l’Albanie actuelle (de même que le sud de la Macédoine du Nord et le nord de la Grèce, qui sont les régions concernées par l’exposition) fut sous domination ottomane, du XVᵉ au XVIIᵉ siècle. L’Islam provoqua la disparition de beaucoup d’ateliers et freina considérablement les possibilités de déplacement des artistes restants, c’est alors que s’ébauchèrent des évolutions très locales, entre des lieux distants de moins de deux cents kilomètres.

    Saint Jean Prodome.
    Photo Pierre François.

    Une manière originale d’explorer les évolutions de cette époque d’autarcie religieuse peut être de se concentrer sur les icônes de Saint Jean Prodome (= précurseur), qui prennent systématiquement la forme d’un « ange en chair ». La composition de ce thème varie très peu – la tunique de poils, les ailes, la tête coupée, la croix – et le motif est suffisamment original pour mériter l’attention. Pourquoi en effet revêtir saint Jean-Baptiste d’ailes angéliques, et personne d’autre ?
    Ce motif remonte au XIIIᵉ siècle, lorsque les iconographes ont fait le rapprochement entre la prophétie de Malachie 3, 1*** : « Voici, j’enverrai mon messager ; il préparera le chemin devant moi. Et soudain entrera dans son temple le Seigneur que vous cherchez ; et le messager de l’alliance que vous désirez, voici, il vient, dit l’Éternel des armées » – avec l’évangile de Matthieu 11, 10 – « Car c’est celui dont il est écrit : Voici, j’envoie mon messager devant ta face, pour préparer ton chemin devant toi ». On pourrait d’ailleurs y ajouter Mt 3, 3 : « Jean est celui qui avait été annoncé par Esaïe [40, 3], le prophète, lorsqu’il dit : C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers. » Les auteurs des Évangiles connaissaient par cœur l’Ancien Testament, ce n’est donc jamais par hasard qu’ils le citent. La définition d’un ange étant d’être un « messager », le rapprochement devenait évident. Jean-Baptiste l’est « en chair » dans la mesure où, contrairement aux autres anges qui sont de purs esprits, il est humain.

    Pierre FRANÇOIS
    « Icônes d’Albanie, trésor du musée national d’Art médiéval de Korça », jusqu’au 15 novembre au Musée des Beaux-Arts de Chambéry, Place du Palais de Justice, 73000 Chambéry. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h (sauf jours fériés). Téléphone : 04 79 33 75 03.

    * Les icônes despotiques – c’est-à-dire qui appartiennent au despote, autrement dit le Maître ou le Seigneur – sont celles qui sont placées à droite (pour le Christ pantocrator, i. e. bénissant) et à gauche (pour la Vierge à l’enfant) des portes royales. Celle du Christ bénissant est souvent suivie de celle de Jean-Baptiste et celle de la Vierge d’une autre relative à la fête du jour ou du saint à qui l’église est dédiée.
    ** Il en existe d’autres, la cire, par exemple, mais c’est la plus courante, qui se décline elle-même selon plusieurs options.
    *** Traductions Louis Segond.

    Photo page d’accueil : Pierre François.