Tartuffe revisité.
« Le Château d’Orgon » est une pièce qui se présente comme une actualisation de « Tartuffe ». Que du théâtre contemporain reprenne les thèmes éternels de la psyché humaine, cela est classique. Tout autant que d’utiliser un texte d’époque en adaptant le contexte (costumes, décor, scénographie…).
On a ainsi déjà vu, rien que pour « Le Misanthrope », tous les comédiens en chemise blanche et pantalon noir ou une adaptation pour des personnages de soixante ans – et le comportement qui va avec – au lieu des vingt annoncés par Célimène, ou encore un contexte si contemporain que la scène d’exposition devient une fête avec néons et ordiphones pendus au cou et que les « billets » reçus par tel ou telle deviennent des textos projetés sur le fond de scène. Dans tous ces cas, le texte restait celui de Molière.
Ici, rien de tel. On repart de zéro en ne conservant que la structure de la pièce originale. C’est pourquoi il fallait interroger l’auteur sur sa démarche.
Guillaume Gallix explique qu’à la suite de plusieurs spectacles de Molière vus à l’occasion du quadricentenaire de sa naissance, il s’est interrogé sur le point de savoir qui serait aujourd’hui le ou les faux dévots.
Dans le même temps, ayant lu « Le Roman de Monsieur de Molière », de Boulgakov, il réalise que Molière, qui se croyait doué pour la tragédie, l’était plus pour la comédie. Et s’interroge sur lui-même qui, jusque là, voulait écrire des « choses sérieuses » sans trouver d’inspiration.
Mais reprendre le propos du « Tartuffe » en l’actualisant présuppose de déterminer quelle est la religion dominante contemporaine et qui sont ses adeptes.
Il en découvre une, sans rapport avec une foi révélée : le progressisme*. Qui se décline à travers un curieux patchwork fait de féminisme, d’écologie, d’entrepreneurs de la tech ou de sociétés « à impact », de paternalisme, de foi en l’égalité des chances, etc., toutes ces doctrines ayant pour caractéristique commune d’être professées par les deux branches d’une certaine bourgeoisie ayant le tort de trop se prendre au sérieux : celle s’autoproclamant de gauche et celle niant être de droite.
Immédiatement il précise – et reviendra plusieurs fois sur ce point – qu’il ne veut pas combattre les personnes ou les doctrines, mais dénoncer les discours et montrer comment d’aucuns – et ils sont nombreux – se gargarisent d’une langue de bois autojustificative. Parfois consciemment. Parfois inconsciemment. Jamais innocemment, tant ils décrédibilisent la cause qu’ils disent défendre. Le propos de la pièce se promène sur la corde raide, sans remise en question des idées du moment ni des personnes, mais soulignant juste des incohérences – le plus souvent involontaires – entre actes et discours. En ce sens, il a voulu produire une pièce politique, mais pas militante.
Mais comment Guillaume Gallix a-t-il déterminé que là étaient les hypocrisies du moment ? La réponse se trouve autant dans son origine sociale – la bourgeoisie de province – que dans son métier – la communication de crise. Ce sont autant de lieux où il a vu la réflexion s’effacer derrière les slogans. Dans un cas, ce sont les réseaux sociaux qui transforment chaque communauté en détentrice d’une vérité qui ne peut être interrogée que par des ennemis. Dans l’autre cas, il s’agit de séduire, via un « washing » quelconque, afin que le destinataire final du message n’éprouve pas le besoin de le contester. Résultat : le dialogue ou le débat n’existent plus. Chacun suit son idée, érigée en vérité rassurante. Ainsi, lui qui était d’abord parti sur la piste du milieu du show-biz donnant des leçons de sobriété depuis ses appartements des beaux quartiers a-t-il réalisé que le souci était plus général. Car les personnages illustrant ces attitudes étaient déjà autour de lui, qui avait frayé dans des milieux aussi divers que ceux des employés, des intellectuels de Sciences-Po, des avocats ou encore des amis d’études s’étant dirigés qui vers le journalisme, qui vers la haute fonction publique, qui vers le militantisme associatif…
En même temps qu’il se convertit à l’écriture comique, son frère apprend le métier de comédien. Il lui envoie son texte. Ce dernier lui répond qu’il « y a du potentiel ». Dans la mesure où, certes auteur, il ne connaît pas encore les codes auxquels doit se plier un texte théâtral, il tient compte des observations qui lui sont faites au fur et à mesure que le projet de le jouer prend forme. Il y aura douze versions en deux ans. Dont la dernière devient le spectacle de fin d’études au Studio théâtre d’Asnières. Une captation est faite et envoyée à plusieurs théâtres. Le Studio Hébertot le programme et la troupe ira le donner à Avignon pendant le festival.
C’est ainsi que, partant de la reprise de la structure du « Tartuffe » en laissant aux comédiens une latitude d’improvisation, il arrive à plusieurs profils tartuffiesques. De la sorte, au contraire du Tartuffe, qui est seul et fait sciemment le contraire de ce qu’il dit, on a ici plusieurs personnes peu ou pas conscientes de leurs contradictions.
La pièce se joue du jeudi au samedi à 21 heures et le dimanche à 14 h 30 jusqu’au 31 mai au Studio Hébertot.
Pierre FRANCOIS
*À écouter la façon dont il en parle, on se demande s’il ne faudrait pas y voir un cousin du « sens de l’Histoire », notion dont l’Histoire a montré la vanité.

