Livres : « L’Arche. Entre ombres et lumières. Une histoire de l’aventure communautaire de la fondation. », de Jean de la Selle, aux éditions Salvator.

Liberté et sincérité.
Il est rare que le critique reçoive un manuscrit en même temps que l’éditeur, plus encore lorsque l’ouvrage est intéressant. Ce fut pourtant le cas avec le tapuscrit « L’Arche, l’aventure communautaire de la fondation » par Jean de La Selle, devenu désormais aux éditions Salvator « L’Arche. Entre ombres et lumières. Une histoire de l’aventure communautaire de la fondation. »


Si le titre est explicite pour les connaisseurs, il mérite quelques éclaircissements. L’Arche est une communauté dont le but est de faire vivre en symbiose des personnes handicapées et d’autres ayant toutes leurs facultés, ce qui est très nouveau dans les années soixante, mais l’initiative bénéficie du souffle qui touche toutes les jeunesses du monde développé après 68 tandis que les institutions ne sont pas fâchées de voir arriver ces antipsychiatres, fussent-ils amateurs.


Bref, l’initiative connaît un grand succès, que ce soit auprès des parents d’enfants handicapés ou dans le monde catholique, l’association se réclamant explicitement de cette foi. Elle a pour fondateur Jean Vanier, un homme d’un charisme et d’un entregent remarquables. Mais celui que l’on était prêt à béatifier de son vivant avait commis l’erreur de prendre pour conseiller spirituel un prêtre qui avait été condamné par Rome dès 1956 pour des abus sexuels commis sous couvert de direction spirituelle. Et l’on découvre à la mort de Jean Vanier, en 2019, qu’il considérait ce prêtre comme étant encore son père spirituel et que ce dernier l’avait entraîné dans ses dérives : Jean Vanier avait, lui aussi, abusé de plusieurs femmes. Le choc est immense, et le mot est bien faible !


Un premier livre « L’Emprise », de Michèle-France Pesneau, elle-même victime, est paru aux éditions Golias, lesquelles se définissent comme « l’empêcheur de croire en rond ». Il touche le public équivalent des lecteurs du « Canard enchaîné » pour le monde catholique.


L’ouvrage dont on parle ici n’a pas pour auteur une victime, mais un ancien qui cherche à comprendre. De par son travail à l’Arche, il avait accès à l’ensemble des publications de l’association. Et du fait qu’il a vécu longtemps dans les communautés de l’Arche, il a pu retrouver plusieurs personnes pour rendre compte de leur engagement, des motifs qui furent les leurs et des découvertes qu’elles y ont faites lors de leur passage. Ce travail avait débuté dès les années 2010 de sorte que les témoignages racontent de vraies tranches de vies à différentes époques, la communauté changeant (s’institutionnalisant) au fur et à mesure de sa croissance.


Le livre est divisé en six parties et comporte une série d’annexes*. Autant dire qu’il confine à la somme.

« La Préhistoire » de l’Arche est la clef qui permet de comprendre la suite. C’est toujours dans la préhistoire – l’histoire de l’Église le confirme – que l’on trouve les racines de ce qui se développe ensuite. L’auteur remonte jusqu’à l’oncle (Pierre Dehau, 1870-1956) des deux frères Philippe, Thomas et Marie-Dominique, et montre l’emprise qu’il a sur eux en tant que patriarche incontesté. Thomas Philippe reproduisit le modèle auprès de Jean Vanier qui, lui non plus, n’a pas vraiment connu son père.

La seconde partie est consacrée aux révélations et à une tentative de compréhension de l’incompréhensible. Sans concession pour lui-même comme pour les différents acteurs des dérives, Jean de La Selle pose la question de savoir comment, collectivement, il fut possible de ne pas voir. Ou plutôt, inconsciemment, de ne pas vouloir voir tant la structure de l’association était protectrice, dispensant ses adhérents de réelle responsabilité. Et de lister quelques faits qui auraient dû alerter : une communauté ouverte sur le monde entier sauf à la commune sur laquelle elle est implantée, un rapport à la loi immature chez beaucoup d’assistants, une vénération qui dispense de penser, une spiritualité mariale particulière, un fondateur narcissique rendu tout-puissant par l’aveuglement de ses admirateurs. Tels sont, entre autres points, les fait qui sont passés à la moulinette d’une tentative d’explication d’ordre psychologique.

Vient ensuite, car cette réalité-là a aussi existé, « Le Côté si lumineux » qui, même s’il est bien plus court, pose la question de la coexistence de la grâce avec la perversité, de l’ivraie au milieu du blé. S’il y est parlé – rapidement – des dons de Jean Vanier, on découvre dans son entourage des inconnus sans lesquels son œuvre « l’œuvre de Dieu » disait-il avec assurance, n’aurait jamais perduré. Cela concerne les conseillers qui ont usé de tout leur talent – par exemple d’assureur ou de banquier – pour réussir à insérer cette association si originale dans la société avec ses structures et ses règles. Mais aussi les légions d’assistants et de pensionnaires qui, tous, avec foi et conviction, ont fait vivre une initiative jusque-là impensée.

C’est tout logiquement que la quatrième partie – la plus longue – s’intitule alors « Des Témoignages d’engagement ». On y trouve les récits de dix-sept personnes qui sont venues chacune avec sa vocation – le mot n’est pas trop fort – pour y vivre l’épreuve du don de soi. Beaucoup font partie de la génération qui avait entre vingt et trente-cinq ans en 68 et on trouve là un tableau positif et touchant des convictions et attentes de toute une génération qui n’a pas eu peur de se retrousser les manches pour essayer d’inventer.

Les deux dernières parties – « Une lecture de la fondation au regard d’histoires bibliques et des évangiles » et « Et maintenant… » – sont déjà une conclusion qui ne dit pas son nom. Il y a là une mise en perspective des évolutions actuelles à la lumière d’une recherche de critères spirituels indiscutables, au cœur desquels on remarque la place de la distinction à faire entre l’œuvre de Dieu et l’œuvre pour Dieu…

On repose ce livre avec la sensation d’avoir autant appris sur l’Arche que sur soi-même en matière de discernement. Certes, il comporte quelques répétitions, tournures familières ou longueurs, mais il est entièrement empreint d’une sincérité – autant celle de l’auteur que des personnes qui témoignent – aussi rare que touchante. De ce fait, l’auteur reste toujours libre de ses convictions comme de ses interrogations, au point, par exemple de faire remarquer que le Christ a dit « lorsque vous ferez ceci » et non pas « lorsque chacun de vous fera ceci ». Au risque de paraître iconoclaste, je pose une question : « est-ce que le « culte » catholique n’a pas dévoyé l’esprit de ce sacrement [l’eucharistie], en en faisant une sorte de consommation individuelle ? » Et ceci est le signe d’une parole libre, ce qui est essentiel pour traiter d’un tel sujet.


Pierre FRANÇOIS


*Annexes et redites ont été supprimées du texte édité.
« L’Arche. Entre ombres et lumières. Une histoire de l’aventure communautaire de la fondation. », de Jean de la Selle, aux éditions Salvator. 299 pages, ISBN 978-2-7067-2114-4, 21 €.

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