Livre : « Comment devient-on féministe ? … Ou non », de Maurice Daumas, aux éditions l’Harmattan.

Complet.
« Comment devient-on féministe ? … Ou non » est un livre passionnant ! L’auteur sait dès le début introduire le lecteur aux détails et paradoxes du sujet de façon à créer le désir de lire la suite ; s’il y avait un crime en début d’ouvrage, on pourrait presque parler de suspense. Ce style administre la preuve que contrairement au lieu commun généralement admis la précision ne rime pas forcément avec le jargon.
Le livre part du constat qu’il est généralement admis d’une part qu’on ne naît pas féministe, mais qu’on le devient et que les idées féministes sont désormais majoritaires, d’autre part que le mouvement féministe est toujours resté minoritaire. D’où la question qu’il s’attache à cerner puis à résoudre : pourquoi ne devient-on pas féministe ?
Plusieurs facteurs sont en cause, dont l’hétérogénéité des motivations ou des prises de position et le reproche (infondé) de lesbianisme fait aux militantes ne sont pas les moins efficaces. Partir du « Dictionnaire du féminisme » est une approche indispensable, mais biaisée dans la mesure où il ne recense que les célébrités du passé.
Il est néanmoins possible de trouver un caractère commun à toutes les personnes féministes : la conviction qu’elles ne seraient « pas arrivé[es] là si… » tel ou tel événement intime n’était pas survenu. Événement qui peut susciter une « lecture de salut », laquelle peut confirmer la conviction soit par un effet d’accélération (« Le deuxième sexe », par exemple), soit par un effet de repoussoir (« Humanae vitae », par exemple). La conscience féministe se confirme aussi par le milieu familial ou les discriminations.
L’auteur distingue trois sortes de féminisme, qui se succèdent sans complètement se ressembler : les pionnières, la génération de 68 et celle de Me too (dont les prémices remontent aux années 90 aux E.-U.), et caractérise chacun de ces mouvements.
Tout un chapitre est consacré au féminisme chez les hommes : comment il est perçu « contre nature », quasiment impossible à avouer, très peu documenté faute de sources, réduit à celui des militants en passant sous silence les sympathisants. Ils ont pourtant existé dès le XVIe siècle, à l’époque de la « Querelle des amies » (1540-1545) et de l’invention du mot « misogyne » (1564). Depuis lors, ils ont été un appui rare, mais régulier et efficace dans une société encore largement patriarcale. Eux aussi ont eu à essuyer les mêmes reproches fondés sur le registre de la sexualité et de la grivoiserie. L’exclusion définitive des hommes du mouvement féministe arrive avec le droit de vote des femmes, en 1946. En 1980, une affiche du MLF proclame : « Cet homme est un homme, cet homme est un violeur », les féministes de cette époque devenant incapables de penser qu’un homme puisse être leur allié dans la mesure où il lutterait contre son intérêt. Les hommes, eux, s’intéressent moins à ce qui apparaît de plus en plus comme « une affaire de femmes ». Dans les années 90, la mixité est désirée dans des associations comme « Mix-cité », « Les Chiennes de garde », « La Meute », « Encore féministes », « Ni Putes ni soumises » ou « Osez le féminisme ». A-t-elle lieu pour autant ? Peu. Cela n’empêche pourtant pas les hommes féministes d’exister, même si leur engagement est différent quant à ses racines comme quant à sa forme.
Mais, à défaut, pourquoi toutes les femmes ne deviennent-elles pas féministes ? Le premier obstacle à surmonter est le tabou de l’antiféminisme féminin. L’auteur distingue la misogynie, qui appartient toujours au passé et est unanimement condamnée, et le féminisme, qui est à chaque époque un combat actuel faisant débat. Un débat qui tourne encore et toujours autour des mêmes reproches quant à la sexualité des femmes engagées dans ce combat, perçu au surplus comme inutile et le fait d’une élite qui n’a rien d’autre à faire. L’auteur n’oublie pas d’étudier le cas des sportives, peu concernées par cette mentalité. Il montre aussi, rapidement mais efficacement, comment le féminisme confessionnel brouille les cartes. Cela n’empêche pas les prises de conscience de se faire, et Maurice Daumas montre comment. Il n’empêche : le conformisme est toujours aussi attirant et le cloisonnement lié à la position de combat toujours aussi anti-productif.
Autre originalité de l’ouvrage : l’auteur consacre un chapitre entier aux relations entre le féminisme et les femmes artistes, qui se sentent sommées de choisir entre leur féminité – et donc plus ou moins leur représentation sociale – et le féminisme.
On tient là un livre qui n’élude aucune question et s’efforce de documenter tous les aspects d’une question qui relève encore presque du tabou. Dans un style vivant, qui nous prend par la main et ne nous lâche plus.
Pierre FRANÇOIS
« Comment devient-on féministe ? … Ou non », de Maurice Daumas, collection « Logiques sociales », « sociologie du genre », 195 pages, ISBN 978-2-343-21494-8, aux éditions l’Harmattan, 5-7, rue de l’école polytechnique, 75005 Paris, www.editions-harmattan.fr.

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