Pions humains.
« À veau l’eau » se présente comme un conte. Mais tragique et ô combien réaliste. La comédienne, pas si seule sur le plateau puisque entourée d’objets auxquels elle donne vie, raconte l’infortune d’autres, mais avec l’accent de celle qui a connu les mêmes errances et, aujourd’hui, le même exil.
Ce spectacle, qui montre combien le destin de chaque fuyard est comparable à celui de la bille dans un jeu de flipper, est à la fois une leçon d’humanité et de géopolitique. Que dessine-t-elle d’ailleurs au sol ? Des frontières, murs ou ponts pour les vivants, selon que des décideurs ont choisi de les ouvrir ou non. Les objets qu’elle manipule figurent les personnes réduites au rôle de pions déplacés d’une case, d’une ville, d’une cité à une autre selon des critères qui leur restent inexpliqués. Ce spectacle est une grande interrogation, une introspection aussi, centrée sur le déracinement tel qu’il est vécu par les intéressés. On passe du destin d’une famille – ou d’un de ses membres – à celui d’une autre, sans transition. Pourquoi en faudrait-il une puisque l’on parle de personnes devant faire leurs valises – quand il y en a – du jour au lendemain ? Seule réserve adressée à ce spectacle : on a compris que le propos est grave, peut-être était-il inutile de le souligner par une diction entrecoupée de silences réguliers. L’exil est ici raconté d’une manière qu’aucun média n’est capable d’assurer dans la mesure où le point de vue exposé est toujours celui de l’intéressé. Certains faits entraînent des questions sans réponse.
Par exemple, est-ce le prix de l’assistance étatique que de devoir répondre à une demande de logement en deux heures sans avoir aucune idée des caractéristiques des deux quartiers proposés ? D’autres faits sont inattendus, comme la nécessité de compléter ou de transformer le réel pour éviter de répéter toujours le même récit. Ou comme le téléphone, qui sert moins à communiquer qu’à s’assurer qu’il n’est rien arrivé de mal au correspondant. Ou enfin, la violence d’un élève à l’école qui est fruit – mais comment l’expliquer au maître ? – de celles subies sur la route et qui ont fait surgir la « force » qui lui a permis de survivre. Cette pièce est émouvante, elle remue les consciences, mais sans provoquer de sentiment de joie ou de tristesse, sans pathos non plus. On est face à des faits qui, par la façon dont ils surviennent et s’enchaînent, interrogent les consciences. C’est à la fois de l’art et de la documentation, et précieux aux deux titres.
Pierre FRANÇOIS
« À veau l’eau, chemins d’exil », de Wejdan Nassif. Traduction (du syrien) : Nathalie Bontemps. Mise en scène : Bertrand Sinapi, assisté de Clarisse Haton. Avec Amandine Truffy ou christine Koetzel. Avec les voix off d’Ablema, Anwar, Elisabeth, Irfan, Jamal, Rafiq, Sahid, Wacila, Wedjan et les enfants de l’école des 4 bornes de Metz. Dramaturgie : Amandine Truffy et Emmanuel Breton. Musique et sons : Lionel Marchetti. Lumières : Brice Durand et Jean-François Metten. Scénographie et accessoires : Goury. Durée : une heure. Tout public à partir de 13 ans.
Du 4 au 23 juillet à 15 h 45 à la salle 2 du 11 Avignon, relâche les 10 et 17 juillet. https://www.11avignon.com/fr/a-vau-leau
Photo : Bertrand Sinapi.

