Feuilleton : « Chaînon manquant », par LTL : épisode 4.

Paul alluma la télévision. En anglais, le présentateur évoquait les informations du jour. Depuis un an, tout était plus facile. Il y avait toujours des accidents, des faits divers… Mais le monde était moins sous tension. Les informations dans les médias étaient moins anxiogènes. La société respirait, s’ouvrait davantage. Depuis qu’Ahmed Pétrole et Ted Butcher deux hommes politiques défendant l’un le sud, l’autre le nord, s’étaient accordés pour ouvrir une nouvelle page au chapitre de l’histoire de l’Humanité. Oui, le monde était plus calme. La vertu du dialogue était à présent reconnue. Les hommes se voyaient enfin différemment des animaux : leurs interactions étaient plus évoluées qu’auparavant où seule était considérée la loi de la jungle. 
Cela faisait un an. Mais tout demandait du temps. Si les choses changeaient peu à peu, la vie offrait encore à chaque être le choix entre le bien et le mal. C’était cela, le libre arbitre. Ainsi, parfois en cours, des étudiants mettaient Jean en colère pour leur paresse, n’ayant pas fait le travail demandé. De même, Paul s’énervait toujours en rentrant chez lui en voiture, en constatant que de nombreux automobilistes lui coupaient la route sans en avoir le droit.
La vie continuait son cours. Le monde n’était pas parfait et les deux frères constataient chaque jour qu’un long chemin restait à faire pour que tous vivent enfin paisiblement les uns avec les autres, de manière naturelle, sans violence.  
Jean ouvrit à nouveau le livre. Il avait été publié l’année dernière. Exactement au moment où tout avait basculé. Étant convaincu qu’on l’avait menacé à cause de la nature de ce livre et que ce livre avait été écrit à un moment très important, son intérêt n’en était que plus grand. 
 « J’ai toujours été curieuse d’esprit. Je suis devenue journaliste car je voulais tout expliquer, tout comprendre. J’aimais partager des informations. Mais à présent je sais que les choses demandent du temps. Je ne peux forcer les gens à ouvrir leurs œillères. Je ne peux forcer quelqu’un à croire quelque chose qui n’a rien à voir avec ses croyances, sa façon de penser. Nous avons tous nos croyances. Aucune n’est supérieure aux autres. Aucune ne doit prédominer. Nous sommes libres, chacun avec notre façon d’être, de vivre, de penser. Mon atout est que, par-dessus tout, j’aime l’Humanité. Et tout ce que je ferai sera toujours orienté de façon à aider, dans la mesure du possible. Ce que j’ai appris, ce que j’ai vécu, je ne peux le révéler comme une information comme les autres. Il y a beaucoup trop en jeu. J’imagine qu’il vaut mieux que ce livre ne soit pas connu. Car si tout était connu, la peur régnerait. Il est si facile de faire peur. Et cela prive de tout jugement, de tout libre arbitre et de toute évolution. »
Jean n’en était qu’au début du livre. Étrangement, il n’était pas tant effrayé que ça par le mot laissé sur sa porte finalement. Sa curiosité l’emportait avant tout. Il poursuivit sa lecture :
« Nous ne sommes pas seuls dans l’univers. Je l’ai vu. Je l’ai constaté. Je l’ai deviné. Et j’en suis convaincue. C’est triste de croire que nous sommes les êtres les plus intelligents de l’univers. C’est limitant, c’est réducteur. Bien évidemment qu’il y a plus intelligent que nous. J’en suis persuadée. Et c’est pour moi une grande espérance. Notre Humanité sur cette planète a encore tant à apprendre. Imaginer qu’il y a plus intelligent que nous, n’est-ce pas plus rassurant ? Oui, j’y crois. Il faut qu’il y ait autre chose. Et nous devrions être rassurés de savoir que nous ne sommes pas seuls, qu’il ait d’autres êtres intelligents qui puissent exister. C’est une forme d’espoir. Nous pourrions apprendre de nouvelles choses et devenir meilleurs. Pourquoi s’entêter à ne croire que ce que l’on peut voir ? »
Jean se dit qu’il comprenait tout-à-fait ce que cette femme évoquait. Beaucoup de personnes, comme son frère, ne pouvaient croire à ce qu’elles ne voyaient pas. Ces gens prenaient la science comme un refuge. C’était sécurisant. Tout évaluer, c’était cadrer, maîtriser, contrôler. Or, l’incertitude est-elle aussi source de connaissance. Évoluer dans l’incertitude favorisait le développement de nouvelles capacités : en faisant face à l’imprévu on pouvait apprendre et développer de nouvelles facettes de soi. À force de tout contrôler, en se bornant à une routine, en prenant toujours les mêmes chemins, il était probable de s’enfermer dans un moule. Et, pour Jean, c’était une forme de mort.
« Jean, ouvre-moi !
On frappait à la porte.

 

Photo : LTL

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