Feuilleton : « Chaînon manquant », par LTL : épisode 2.

Jean sortit de l’université où il donnait des cours. Il pensait encore à la jeune fille venue lui parler de la création du monde. Il ne savait même pas son prénom. Il alla à la bibliothèque. Grand lecteur, il connaissait la plupart des livres de sciences humaines qui siégeaient sur les rayons. Ce jour-là, un nouveau livre attira son regard. Il s’appelait « Témoignage ».  L’auteur était une femme. Elle affirmait être allée dans d’autres dimensions et que les mondes, les planètes autour de la Terre étaient habitées.
Jean avait l’esprit ouvert. Alors que son frère Paul était un sceptique, lui avait tendance à croire ce qu’on lui disait. Cela faisait de lui un original pour ses élèves et un hurluberlu pour sa famille. Face à la lecture de ce livre il était partagé entre deux attitudes : tout rejeter en bloc, une folie en trop, ou adhérer, et alors s’ouvrir à un monde auquel il n’aurait jamais eu accès autrement.
Dans ce livre, il était question du périple d’un diable, un être complexe venant du ciel. Il s’agissait d’un condamné. Cependant, Jean ne croyait pas au manichéisme tranchant les choses entre le bien et le mal. Il était écrit au début de ce livre :
« Je m’appelle Anna. Ce que j’ai vu, je n’aurais jamais pu l’imaginer. Faites confiance à votre intuition, la mienne m’a ouvert les yeux sur une autre réalité de ce monde que l’on croit connaître par habitude, par routine et par schéma répétitif limitant. L’origine de notre monde est connue, mais par une poignée de personnes, qui gardent jalousement ce secret par peur et par individualisme. »
Il commença la lecture du livre. Il le surprenait, page après page. Il pensa soudain à son frère Paul. Celui-ci le prendrait encore pour un fou s’il lui en parlait. Mais qu’importe, les deux frères s’appréciaient assez pour se respecter l’un l’autre. Tous les deux étaient invités par leur mère à dîner. Jean ne put s’empêcher d’aborder le sujet de ce nouveau livre qu’il avait emprunté à la bibliothèque :
« Maman, Paul ! Vous ne devinerez jamais ce que j’ai trouvé comme livre à la bibliothèque ! Il s’agit d’un début d’autobiographie d’une femme ayant fait un formidable voyage ! Sur une autre planète !
Il fut surpris que cette fois son frère Paul ne lève pas les yeux au ciel, comme il le faisait habituellement en entendant les lubies de son frère. Jean insista :
— Cela ne vous choque pas plus que ça ?
— Moi, dit la mère, je sais que tout est possible.
— Et moi, tu ne croiras jamais ce qui m’est arrivé lors d’une de mes escales, j’ai fait une rencontre très étrange. 
— Ah oui ? Jean tendit l’oreille.
— Oui. J’ai rencontré… un magicien.
Jean éclata de rire.
— Toi ? Rencontrer un magicien ? Il ne devait pas être futé ! Tu es le plus rationnel des rationnels !
— Et oui, pourtant…
— Tu l’as cru ? Non, je suis sûr que tu lui as demandé une preuve !
— Exactement.
— Et donc ?
— Il m’a montré… ce qui pourrait correspondre à une preuve.
Jean fut ravi. Son frère s’intéressait soudain aux mondes de l’invisible. Il ne demanda pas tout de suite quelle était cette preuve, car lui était convaincu que le monde était peuplé d’une infinité de mystères résolus ou insolubles. Il regarda son frère avec affection. Oui, il y avait un monde invisible. Oui on ne pouvait pas tout savoir, et encore moins tout contrôler.  Mais Paul avait lui aussi raison de ne pas croire aux affabulations de tout un chacun. À force de croire en n’importe quoi et de croire en n’importe qui, on en perdait ses repères.  Jean lança à Paul :
— Alors, comme ça tu as eu une preuve ? Toi, Monsieur Objectivité ? Je croyais que ce qu’on ne voit pas, c’est subjectif ?
— Oui mais il ne m’a pas seulement parlé de magie. Il me l’a montrée. 
— Il t’a fait quel coup? Tour de cartes ?
— Non, la pièce qui disparaît…
— Petit joueur !
— Il n’a pas pu mentir, je l’ai vu de mes yeux !
— Tu vois qu’on ne peut pas tout expliquer. On ne sait pas tout et c’est en le réalisant qu’on devient conscient. Ou en tout cas, qu’on est un peu plus conscient des choses.
— Je te remercie du sermon.
— Paul, mon frère ! Je suis juste heureux que pour une fois tu t’ouvres à ce que tu ne peux maîtriser.
— Oui, ok.  Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de planètes ?
— Selon l’auteur, les planètes sont habitées.
— Oui, elles le sont. Il y a de nombreuses bactéries au ciel.
— Tu ne comprends pas… il serait possible, d’après elle, que des êtres « comme nous » y vivent.
Paul haussa les épaules et s’exclama :
— Mais n’importe quoi ! On le saurait !
— Ça y est, tu es à nouveau buté ? Cela aura été court, ton ouverture !
— Je ne suis pas buté, je suis réaliste ! Suis un peu mon exemple !
— Un exemple ? Quelle blague ! Si tu avais un ovni devant les yeux tu croirais que c’est un TGV déguisé pour mardi gras !
— Écoute Jean ! Ok, la magie existe ! Mais bon, à part faire disparaître et réapparaître une pièce, qu’est-ce que ça change ?
Jean soupira. Puis il s’exclama :
— Rien n’a changé, finalement. En fait, peu importe les preuves. Quand on ne veut pas croire à quelque chose, rien n’y fait. On aurait beau se téléporter devant toi, on aurait beau te transformer en femme, tu croirais juste que c’est une grosse blague…
— Tu es injuste avec moi. J’essaie seulement de te faire avoir les pieds sur Terre ! C’est toi qui es dans l’excès inverse. Combien de temps vas-tu passer dans les bibliothèques à la recherche de réponses qui ne viennent que de l’expérience, de ce qu’on traverse ? Jean ! Les livres ne font que raconter, ce qui est important, c’est de vivre !
— Lorsqu’on lit on meurt moins idiot.
— Agir, c’est ça la véritable intelligence.
Leur mère apporta le repas à table. Elle était habituée à ce genre de petites disputes qui avaient toujours construit la relation entre les deux frères.  Elle leur lança :
— Mes enfants ! C’est un non-débat ! Bien sûr il faut lire ! Bien sûr il faut agir ! Le plus important est de vivre. C’est-à-dire, agir en conscience. Chaque minute est importante.  Jean, si tu trouves tes ressources dans les livres, tu suis ton propre chemin et c’est l’essentiel. Paul, si agir t’importe plus que la théorie, cela aussi est juste. Vous êtes tous les deux différents, c’est ça que j’aime. Vous êtes tous les deux uniques. Vous êtes ce qu’il y a de plus précieux pour moi. »
Les deux frères sourirent. Ils aimaient tant leur mère. Pour elle ils seraient capables de tout.

 

Photo : LTL

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