Théâtre : « Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit » à l’Essaïon de Paris

Dire que cette pièce décrit les publicains et les pécheurs vers lesquels le Christ envoie ses disciples serait sans doute exagéré. Pourtant, il y a de cela : ces marginaux-là, s’ils vivent dans un contexte qui entame leur dignité, ont tous dans un coin de leur tête l’espoir ou la nostalgie d’une vie meilleure, une ouverture vers l’avenir ou une béance de souffrance.
« Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit » est une pièce qui commence… par un « Je vous salue Marie ». Pas le moins du monde ironique. Sur scène, une bande de marginaux : le père ne s’est tellement pas remis de la mort de sa femme qu’il en est devenu travesti, les deux fils pillent les tombes en pleurant sur le sort des défunts, la petite amie de l’aîné lui fait la surprise de lui annoncer sa future paternité, celle du cadet est une grande sentimentale timide qui se lâche soudain en termes crus… Ils sont tous sérieusement fêlés et perdus, mais braves, et c’est ce qui les rend si sympathiques. Après tout, leurs fractures ne sont qu’un peu plus apparentes que celles de la plupart d’entre nous.
Le jeu est parfait et on croit immédiatement aux personnages, spécialement celui du père qui sait rester sur une ligne romanesque alors qu’il a des comportements parfois bien glauques. De la même façon, même lorsque l’amie du cadet lui fait une proposition sexuelle crue, pas une once de vulgarité ne se glisse dans leur dialogue. Au contraire, son visage exprime le sentiment d’avoir gaffé lorsqu’elle voit la surprise se peindre sur celui de son amoureux. La force de cette pièce est dans la richesse psychologique des personnages, en qui se fraient les passions les plus contrastées. On n’est pas loin, de ce point de vue, de personnages à la Shakespeare, cocktail des plus grandes noblesses et lâchetés entremêlées.
Du point de vue chronologique, Fabrice Melquiot a conçu un texte qui se présente tel un patchwork de moments furtifs présentés sans ordre, mais qui sont si bien reliés les uns aux autres qu’on ne perd pas le fil. Au contraire, à la fin de la pièce on perçoit avec évidence la solution d’une énigme longtemps informulée.

Pierre FRANÇOIS

Autour de ma pierre il ne fera pas nuit », de Fabrice Melquiot. Avec : Adrien Capitaine, Laura de Boischevalier en alternance avec Leïla Déaux, Fabian Ferrari, Raphaël Mostais en alternance avec Jean Barlerin, Agathe Quelquejay, Mathieu Reverdy. Mise en scène : Agathe Quelquejay. Les lundis et mardis à 21 h 30 jusqu’au 18 novembre au théâtre Essaïon, 6, rue Pierre-au-lard, 75004, Paris, tél. : 01 42 78 46 42, www.essaion-theatre.com.

Photo : Christine Coquilleau Nait Sidnas

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