Théâtre : « L’Histoire enchantée du petit juif à roulettes, le spectacle musical » au Théâtre de la Gaîté Montparnasse

On ne sait que dire au sujet de « L’Histoire enchantée du petit juif à roulettes ». Soit un journaliste de télévision juif – on ne note le qualificatif que parce qu’il l’indique dans le titre de son spectacle, mais quelle importance, en réalité ? – qui se déplace en fauteuil roulant. Il veut délivrer un message d’espoir et d’optimisme à travers un spectacle qui porte un regard original sur la différence et le met en scène avec pour protagoniste la Vie. Parlant de lui, il veut être la voix de ceux qui sont restés en marge de la société, et dire qu’on peut s’en sortir même quand on n’a pas tiré les meilleures cartes au jeu de la naissance. Il veut raconter son parcours avec humour, détachement et tendresse, délivrer un message qui touche à l’universel. Enfin, pour lui, la Vie avec qui il dialogue sur scène est l’ambassadrice de Dieu, ce dernier étant « quelque chose de pas incarné » qui « devrait être en chacun de nous… être une façon d’être ».
Si la qualité du spectacle ne laisse hélas pas place au moindre doute, il pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Le public – plutôt âgé et bourgeois – vient-il voir une bête curieuse, la célébrité qui apparaît cathodiquement à Télématin ou un membre de la communauté ? Parler de soi est-il un moyen  pour atteindre à l’universel ou un encouragement pour ceux qui n’ont pas réussi à percer socialement à vivre par procuration ? Pourquoi cet éternel symbole du fauteuil roulant pour évoquer le handicap alors que bien des personnes doivent se battre avec le leur de façon invisible pour autrui ? La façon dont il parle de sa vie tient-elle du témoignage efficace (sûrement pas car il n’est ni neutre ni distant), de la croisade, de la psychothérapie qui prend le public pour analyste ou de l’autopromotion aussi désespérée (caractère commun à bien des personnes qui perdent confiance en elles lorsqu’elles ont à affronter des situations particulièrement dures) que superflue (dans la mesure où il est déjà célèbre et reconnu) ?
Pour être franc, l’auteur de ces lignes ne croit pas un instant que le discours consistant à dire qu’une personne handicapée peut faire « aussi bien » qu’une valide soit pertinent dans la mesure où cela revient à faire le jeu des valides les plus paresseux qui se désignent comme modèles. Il n’y a pas de modèle mais un rejet des handicapés aussi irrationnel que n’importe quel racisme. La preuve ? Les employeurs embauchent proportionnellement moins de handicapés que de valides alors que le taux d’absentéisme des premiers est inférieur à celui des personnes se présentant comme normales (qu’est ce que la normalité, sinon la majorité qui se pose en norme, confondant nombre, vérité et qualité?) et qu’il baisse globalement dans toutes les entreprises qui embauchent des personnes handicapées. La réalité que bien des valides ne veulent pas voir en face, c’est qu’une personne handicapée doit puiser en elle plus de ressources mentales, de force de caractère, pour exécuter les même tâches qu’une personne qui n’a aucun obstacle à surmonter pour l’accomplir. À partir de là, le message légitime n’est plus d’accepter comme modèle celui proposé mais de se reconnaître chacun – valide comme handicapé, handicapé comme valide – comme possédant son talent propre à exploiter, sans complexe ni modèle à suivre.
Le message de Frédéric Zeitoun est donc au mieux brouillon et brouillé. Restent les intentions qui, elles, sont nettes et généreuses.
Pierre FRANÇOIS
« L’Histoire enchantée du petit juif à roulettes, le spectacle musical », de Frédéric Zeitoun et François d’Epenoux. Avec Frédéric Zeitoun, Cécile Girard (au violoncelle) et Anthony Doux (à l’accordéon). Mise en scène d’Alain Sachs. Au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, 26, rue de la Gaîté, 75014, métro Montparnasse, Edgard Quinet, Gaîté, tél. : 01 43 22 16 18.

Photo : Evelyne Desaux.

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