Expo : « Cellule de performance », à la MABA de Nogent-sur-Marne, jusqu’au 17 juillet.

Angles d’interrogations.
La Maison d’Art Bernard Anthonioz vient de vernir ses visiteurs avec la nouvelle exposition « Cellule de performance ». « Cellule de performance » est une expression que la directrice du site avait entendue à la radio pour désigner l’équipe des soigneurs, physiques comme psychiques, réunis autour d’un athlète pour le pousser à se dépasser. Sauf que, jouant autant sur le concept de « performeurs » que sur l’idée d’équipe, elle utilise la formule pour montrer ce que des artistes attentifs à faire ou être avec d’autres, peuvent réaliser pour valoriser la collectivité. L’exposition vise donc plus l’émotion que l’esthétisme, le moment que le projet, l’interrogation que la cause.
Quand un artiste comme Endre Tót organise des manifestations dont les pancartes ne sont ornées que du chiffre 0 parfois suivi d’un ? ou d’un !, jouant aussi sur son nom et sa signification en allemand (« mort »), il pose une question ouverte. À chacun de se laisser interroger par ce message non formaté avant de tenter une réponse.
Quand Anna Lopez Luna peint des messages ornés de corps sexualisés rendus à leurs fonctions élémentaires dans un style faussement naïf, elle ne fait qu’interroger le spectateur sur sa propre conception de la communication, avec l’autre comme avec la nature. Certes, elle a en tête les enfants enlevés à leurs parents, la disposition de son corps par la femme, le vieillissement, le genre ou la race de nos chairs, mais c’est en définitive au spectateur de se situer face à sa propre dimension animale.
Quand Théophile Peris fabrique un grand feutre, il ne crée pas qu’une œuvre au verso de laquelle tous ceux qui l’ont aidé pour la partie technique ont signé. Il y associe le réseau qui va de son travail de berger (pour payer ses études) à l’étape du recyclage de cet ouvrage. Il se situe ainsi dans cette conception du faire avec et ensemble, non pour une performance individuelle, mais pour une utilité collective présente et future. En cela, comme de plus en plus de personnes – et heureusement pas seulement des artistes – il interroge sur notre rapport à la consommation comme à la collaboration (on peut aussi penser à tous les logiciels prévus dès le départ pour un travail collaboratif, spécialement dans le monde du libre*).
Pour Gianni Pettena, l’interrogation finale sur la façon dont on peut rendre un espace public convivial passe par une première étape de création de désordre : avec ses complices, ils portent sur le dos des chaises pliantes et s’installent au beau milieu d’un trottoir ou devant un magasin.
Jürgen Nefzger est un photographe qui travaille à la chambre 4 x 5ʺ (10 cm x 12,5 cm) ou 20 x 25 cm. Il s’est spécialisé dans le voisinage – voire le carambolage – entre la nature et l’urbanisation, spécialement dans le domaine des usines et du nucléaire. Les photos qu’il montre ici sont autant de portraits en situation. Leur composition soignée témoigne de l’équilibre des sujets et d’une violence rentrée – subie ou contenue, à nous de le deviner – malgré les couleurs qui adoucissent toutes les teintes, jusqu’à (l’on pense à cet homme vêtu de vert sur fond de nature) faire parfois du personnage un élément du paysage. Son interrogation est bien sûr celle de l’artificialisation des sols, interrogation désormais reprise par certains édiles lors de la conception des plans d’urbanismes. En l’espèce, les photos exposées ont déjà valeur de document puisque ces habitants du bois Lejuc ont été délogés de force pour créer la zone d’enfouissement nucléaire de Bure. Et l’interrogation prend une autre dimension, politique.
Carolina Saquel a-t-elle créé une œuvre malgré elle ? La question se pose puisqu’une tornade ayant jeté à bas tout son éclairage dans une forêt, elle a braqué l’objectif sur la zone éclairée par ceux-ci et tourné un plan fixe. Visuellement, il ne se passe rien. Mais est-ce parce que l’on ne voit rien que rien n’existe ou bien doit-on admettre que les sons entendus sont autant de messages qui signent une vie organisée quoiqu’invisible ?
Pendant les confinements, le collectif Ensayos a su associer les outils de téléconférence avec la trame du texte théâtral Fefu and her friends (de Maria Irene Fornés, 1977) pour enfanter une œuvre étonnante. Ni film ni théâtre puisqu’à mi-chemin entre les deux, avec un gros travail d’incrustation d’images animées, il prend la pièce d’origine pour créer un décalage : compléter les questions autour du genre par toute une réflexion sur l’humain prédateur dans les pays du Sud. On est là face à un travail abouti qui évoque efficacement la question du climat.
On est enfin très touché par le roadmovie onirique et intime de Mimosa Echard, qui a repris des kilomètres de bande vhs qu’elle a filmé durant sa jeunesse dans la communauté où ses parents soixante-huitards l’ont élevée.
Par un jeu de superposition d’images – jusqu’à quatre – elle crée une ambiance itinérante qui rend compte autant du temps qui passe que du regard qu’elle pose sur cette vie proche de la nature. C’est délicat, frais et d’une authenticité incontestable. Qu’a-t-on fait des idéaux de 68 ? Comment sont-ils compris par une jeune femme née dans les années quatre-vingt ? Qu’ont-ils à nous dire aujourd’hui ? Ce film, loin d’être une borne-témoin, nous demande à quoi nous croyons aujourd’hui de ce point de vue.
Pierre FRANÇOIS
« Cellule de performance », à la MABA, 16, rue Charles VII, 94130 Nogent-sur-Marne, tél. 01 48 71 90 07, https://www.fondationdesartistes.fr/lieu/maba/, maba@fondationdesartistes.fr. Ouverture en semaine de 13 heures à 18 heures, samedi et dimanche de 12 heures à 18 heures, jusqu’au 17 juillet. Fermeture le mardi et les jours fériés. *https://framalibre.org/recherche-par-crit-res?keys=collaboratif

Photo : Jürgen Nefzger, « Le bois Lejuc », Bure, 2017, avec l’aimable autorisation de la galerie Françoise Paviot, Paris

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