Cinéma : le spectacle continue (4).

Kelly Rivière, c’est cette comédienne qui a monté et joué « An Irish Story », pièce qui après un succès parisien de 180 dates, était en tournée pour 70 autres dans toute la France.
Du jour au lendemain, elle et son mari cinéaste se retrouvent au chômage. Confinés dans la maison familiale au cœur des Charentes avec leurs deux garçons, ils commencent par accuser le coup, s’interrogeant devant ces jeunes oreilles qui n’en perdent pas une miette, comprennent à leur façon et soudain posent une question. Les parents mettent un mois à émerger de leur abasourdissement, un mois pendant lequel ils admirent les collègues qui réagissent et s’adaptent immédiatement. Un mois vécu au présent sans s’en rendre vraiment compte, sans recul, sans perspective.
Puis, l’anesthésie cessant son effet, ils retrouvent ce regard aiguisé qu’ont les artistes sur le monde. Et sont frappés par la dimension cocasse de ce qui est en train de se passer. Le temps n’étant pas, pour une fois, compté, l’idée leur vient d’en faire un film. Artisanalement, avec un appareil photo, histoire de s’occuper et de partager un peu de bonne humeur avec les amis. Qui plébiscitent ce court-métrage de quatre minutes plein de rythme et de dérision, plus vrai que nature. Du coup, il se retrouve sur un réseau social, où il rencontre le même succès.
La conclusion s’impose : ce film n’est que l’introduction d’une série. Néanmoins courte : elle ne compte que quatre épisodes à ce jour. Mais aussi savoureuse que mélancolique et grave.
Certes, il a suffi aux parents d’observer leurs enfants pour replacer des remarques ou des attitudes à peine modifiées dans le fil du scénario. Mais il y a un rythme, un ton, un jeu qui font de ces (très) courts-métrages de petits bijoux. Être limités dans les moyens (un appareil photo et un ordiphone) est presque un avantage en l’espèce. L’idée est discutée le matin, cultivée et amendée pendant la journée durant le tournage et le film est monté à 23 heures.
Et puis, ce qui aide, ils sont là sur leurs terres. Pour elle, c’est une région où elle a retrouvé beaucoup d’Anglais, et même la campagne environnante a un petit cachet britannique. Pour lui, c’est le village et la maison de son grand-père, dont la bicyclette est encore là. Un village qui fut à cheval sur la ligne de démarcation durant la dernière guerre et donc, logiquement, foyer de résistance. Ce contexte a donné lieu au quatrième épisode qui se veut hommage aux générations passées dans une bourgade loin de tout, qui vit un tel confinement perpétuel que la notion de temps s’y dilue. C’est aussi leur propre démarche de résistance – via le clin d’œil de l’attestation de déplacement rappelant le laissez-passez d’alors – face à la peur irraisonnée mais invincible de disparaître en même temps qu’un métier qui est une passion. Créer, c’est vivre, se fixer un but, donner des réponses à des questions informulées au lieu de mouronner dans des interrogations sans réponse ; c’est aussi – pour le cas où – transmettre à travers l’œuvre un regard, un esprit, se prolonger, exister. C’est enfin accueillir la « magie du réel », telle cette moue d’une des personnes à laquelle on avait juste demandé de suivre la comédienne du regard, et qui pose un accent de vérité et d’humour sur le canevas.
Y aura-t-il une suite ? C’est peu probable. Peut-être un épisode sur le retour vers la capitale, mais ce n’est pas sûr. Car la démarche, loin d’être un projet réfléchi, soupesé et modulé, a été une réaction naturelle et spontanée à une situation donnée. La situation changeant, la démarche artistique va sûrement prendre une autre forme. Mais pas d’inquiétude : c’est de la même façon qu’a été conçue « An Irish Story », dont la tournée n’est pas annulée mais simplement décalée tant ce spectacle touche juste. Surtout, qu’ils ne changent rien à leur méthode de travail !
Pierre FRANÇOIS
Voici le lien vers les 4 épisodes: https://vimeo.com/showcase/7084037?fbclid=IwAR0HPkn6J3GNfZ-HYJjRaue-HGtkXHLWOOFQt5-yisgZFoFxfvpzghwkXLg

Photo : David Jungman.

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