Musique : William Parker, figure du free jazz new-yorkais et grand croyant

William Parker est là, un bonnet vissé sur la tête, comme toujours. On est dans une petite rue de Manhattan occupée par ces immeubles en brique flanqués d'escaliers de secours en fer. Trois marches et on entre dans un café cosy à la musique envahissante. Car à NYC tout est bruyant, du métro jusqu'à la moindre gargote. William Parker, contrebassiste, 64 ans, icône du free jazz dont on ne compte plus ni les compositions ni les collaborations est là, tranquille et souriant. Prêt à raconter sa vie, et surtout le sens qu'il lui donne.
Il est, c'est vrai, tombé dans la musique quand il était petit. Son père, lui-même instrumentiste, voulait en faire un membre de l'orchestre de Duke Ellington. Vers huit ans, avec son frère, ils dansent sur la musique du festival de Newport, dans lequel joue le paternel. Mais il ne comprend pas encore l'importance de cet art.
Jusqu'au jour où il entend « A Love Supreme », de John Coltrane. Il est adolescent. C'est alors une double révélation – musicale – il ressent combien la musique est nécessaire – comme spirituelle – et comment elle peut soigner les gens. Il en est sûr, il est capable d'arriver à rendre ce service à ses prochains.
Cela tombe au moment où la baraque dans laquelle il vit prend feu et où il est relogé, luxe suprême !, dans un Hlm tout neuf… Mais il ne quitte pas le Bronx pour autant. Et surtout, il se désintéresse définitivement d'une école qui le rejette pour virer vers la philosophie, la poésie et la musique. Il prend comme professeurs des personnes talentueuses, tel Jimmy Garrison qui a joué de la contrebasse avec John Coltrane, ou Wilber Ware. Puis c'est à son tour, à partir de 1973-1974, de jouer avec des noms comme Cecil Taylor, Don Cherry, Rashid Ali, Bill Dixon…
Selon Dédé Saint Prix « quand tu as le blues, tu chantes le blues et après tu l'as encore tandis que si tu chantes un gospel tu en es débarrassé ». La question s'impose alors : pourquoi William Parker n'a-t-il pas choisi ce style pour soigner spirituellement ses contemporains ?
C'est que, pour lui « on peut englober tous ces genres – jazz, gospel, funk, soul – dans la musique noire parce qu'elles sont toutes du blues. Avoir le blues, chanter le blues et ressentir le blues, c'est la musique de l'esclavage et le cri pour la liberté ».
 Et William Parker le sait bien : c'est parce que ces musiques sont des hymnes à la liberté qu'elles ont le pouvoir de soigner. La musique nous transforme de la même façon que la chaleur change l'eau en vapeur. « Tous les alléluias du son, dit-il encore, le font bouillir et laissent le Saint-Esprit le pénétrer ». Par ailleurs, comme la liberté, mentale ou matérielle (les oppresseurs qui tiennent les autres sous leur coupe sont sans doute moins libres qu'eux), est une aspiration commune à l'humanité entière, rien d'étonnant à ce que tout le monde soit sensible à cette musique.
La liberté du free jazz consiste à s'autoriser à puiser des sons dans toutes les traditions musicales et pas seulement l'occidentale. L'important n'est pas de suivre une école, des règles, un style, mais bien de se laisser traverser pour donner ce qui vient d'au-delà de nous. On peut aimer plusieurs styles et bien des instrumentistes sont capables de jouer plein de genres différents, mais il n'y a qu'une seule musique qui est la nôtre, celle que nous avons à découvrir pour l'offrir. Cette musique nous préexiste – d'ailleurs les sons habitaient la terre avant nous – et englobe plein de réalités, depuis la poésie et la danse jusqu'au coucher de soleil en passant  par notre plat préféré préparé par une personne aimante. « Le plus grand poète, conclut-il, c'est Dieu ».
Pierre FRANÇOIS (avec Éline Marx pour la traduction de l'entretien)

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