Pèlerinage à Compostelle (1)

Les prémices

Faire un pèlerinage est pour certains une évidence soudaine, un impératif, une borne qui doit être posée dans une vie à un moment précis. Pour moi, le désir de Compostelle est quelque chose qui s’est mis en place en douceur, de façon très progressive. C’est d’abord, lors de mes études, alors que je pérégrinais une fois de plus à l’écart de la famille, les parents et les autres frères qui y vont et en reviennent avec le souvenir d’un beau voyage. En filigrane néanmoins, je sens qu’il s’est aussi s’agit d’une expérience. Jalousie, désir d’imitation ou déjà instinct journalistique, peu importe, l’idée naît dans ma tête que sans doute un jour j’irai voir de quoi il retourne. Puis s’évanouit. La vie passe. Avec ses joies – mariage, naissances – et ses échecs – divorce, statut social précaire – mais aussi l’idée de plus en plus présente de quelque chose d’inachevé dans une existence que j’aurais voulu efficace, d’une efficacité qui se voie et qui aurait suscité au moins une reconnaissance, peut-être même un peu d’admiration au lieu de sans cesse me faire expliquer la vie par tous. Aujourd’hui, comme croyant ayant fini par me connaître un peu, je sais que c’était mieux ainsi, que si j’avais « réussi » j’aurais été puant d’arrogance.

Les années passent donc, s’étirent sans qu’aucun de mes projets – de mes rêves – ne se concrétise. Un jour j’apprends qu’une de mes cousines est allée à pied du Puy à Compostelle. On est dans une famille profondément croyante, mais où on ne parle plus de religion entre nous, sans doute pour avoir trop entendu la génération des nos parents s’écharper sur des sujets mélangeant Algérie française et traditionalisme dans les années qui ont suivi Vatican II et vu éclore le schisme d’Écône pendant que nos propres aumôniers de lycées étaient de jeunes prêtres tétanisés par mai 68 au point de préférer parler des relations parents-enfants que de catéchiser. Pas question donc de lui demander les raisons de sa démarche ni ce qu’elle y a trouvé. Mais l’information réactive un circuit neuronal assoupi.

Les années passent encore. Avec une compagne, en voyage dans le nord de l’Espagne, mais pas question de parler de pèlerinage ni d’aller à Saint Jacques puisqu’elle se dit athée (il y aurait beaucoup à dire, et à écrire, sur ces professions de foi qui ne sont souvent que la conséquence d’une blessure affective), on se retrouve par hasard au sein d’un groupe d’une centaine de cyclotouristes écologistes espagnols(1) qui ont balisé un itinéraire entre Bilbao et Gijón. Faisant la route avec eux, ces derniers nous disent de temps en temps que, sur telle ou telle portion de l’itinéraire, nous empruntons le chemin de Compostelle. D’ailleurs, on y croise des pèlerins et le critère facile pour savoir si on est sur « le chemin » est d’attendre trois minutes : si dans de délai on voit apparaître une personne sac au dos et bâton à la main, c’est qu’on est sur leur itinéraire. Lors de ce voyage, je sais désormais que je reviendrai, quand, je l’ignore, mais j’en ai la certitude. Une certitude d’autant plus forte que, sensible à l’art roman, je constate la présence sur le trajet d’une multitude de chapelles et églises de ce style, dont la beauté rattrape de loin les dorures sanguinolentes qu’on peut voir à l’intérieur. Et que je tombe un jour sur le monastère abandonné de San Antonin de Bedón, un ensemble de bâtisses au milieu d’un champ en bordure d’une rivière et à proximité d’une plage, protégé par le versant boisé d’une colline. Cela, je suis sûr de vouloir le revoir et photographie le panneau indicateur pour le retrouver.

Cette fois, la bouture a pris et j’attends l’occasion que la vie – ou la providence – m’offrira pour revenir. C’est deux ans plus tard que, discutant avec une nouvelle amie, je lui confie ce désir et qu’elle me répond que c’est également le sien, mais qu’elle attendra la retraite étant donné le temps que cela prend pour marcher jusque là. Je lui dis qu’il est possible, en effectuant le trajet à vélo, de ne mettre que trente jours. Cela ne représente que cinquante kilomètres par jour, distance courte, mais qui tient compte des erreurs de trajet, ennuis mécaniques, jours d’épuisement, visites de musée et, surtout, temps nécessaire pour faire les courses, trouver un camping, monter et démonter la tente.

 

(1) Ecologistas en accion : www.ecologistasenaccion.org

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