Théâtre : « Bourlinguer » au Grand parquet, à Paris

Incantation, par Difouaine.
Avant de voir ce seul en scène, je me suis plongée dans « Bourlinguer » de Blaise Cendras. Immédiatement, j’ai été saisie par le rôle central de la virgule. Ici, la virgule est le squelette qui permet à la phrase de se structurer et de s’allonger en de longues énumérations qui noircissent souvent une page entière voire deux. J’étais donc curieuse d’entendre comment le comédien pourrait apprivoiser un texte aussi sinueux.Il m’a fallu un long moment pour m’habituer à l’accent suisse et à la scansion très particulière de Jean-Quentin Châtelain. Il ne dit pas les mots, il les mâche, il les fait durer en bouche comme un nectar, il les crache et éructe parfois sans véritable logique de sens. Je lui faisais confiance car je savais que, à un moment, je me laisserais enfin submerger par ce rythme inhabituel et hypnotique, comme celui de l’incantation répétitive et efficace d’un mantra. Et cela n’a pas raté. J’ai pu alors goûter la langue magnifique et sensuelle de Cendras. Ses descriptions aussi visuelles qu’odorantes m’ont enchantée par leur pouvoir d’évocation. Les yeux fermés, je me croyais à Naples, dans le jardin du célèbre  tombeau de Virgile, véritable « paradou » luxuriant(1) où se construisent les amours enfantines du jeune dresseur d’escargots.
Je garde en mémoire de très beaux passages, entre autres celui de la mort du chien, pathétique ; celui d’une foule endeuillée ; celui de la Zia Régula, voisine originale et solitaire ; celle de la toupie. Cette image m’a saisie particulièrement par la densité temporelle qu’elle impose. Elle renvoie à trois époques du même homme : l’enfant qui vit sur les hauteurs du golfe de Naples et aime Elena, sa petite compagne inséparable ; le voyageur de 20 ans qui essaye de se refaire une santé dans le paradis de son enfance de retour d’Ispahan;  l’auteur qui, 50 ans après, prend du recul sur sa jeunesse et fait des rapprochements saisissants. Une toupie dans une main levée lui évoque un avion de Guynemer puis l’Enola Gay qui lâcha la bombe sur Hiroshima. Un peu comme l'os devenant vaisseau spatial dans 2001 l'Odysée de l'espace, ce raccourci d'images accompagné d'un raccord dans le mouvement servirait à lui seul d'ellipse temporelle, ici métaphore du récit autobiographique. Car « Bourlinguer » n’est pas seulement un récit de voyages au début du XXe siècle – Blaise Cendrars n’a rien ici du routard moderne – non, c’est le récit humain et incarné d’un homme-strates. Pieds nus, les yeux fermés, tellurique et immobile, Jean-Quentin Châtelain offre son imposante stature à ce voyageur du souvenir.
Difouaine
« Boulinguer », texte non intégral et extrait du chapitre « Gênes » dans Bourlinguer de Blaise Cendrars. Avec : Jean-Quentin Châtelain. Adaptation et mise en scène : Darius Peyamiras. Jusqu’au 31 mai 2015, du mercredi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 heures. Théâtre du grand parquet, 35, rue d’Aubervilliers 75018 Paris, www.legrandparquet.net, M° Stalingrad ou la Chapelle.
(1)
L’Eden dans La Faute de l’abbé Mouret de Zola.
Photographie : Carole Parodi

 

 

 

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