Musique : « D’elle à lui », au Kibélé, à Paris

Madame Bayart est une femme qui fera parler d’elle longtemps, longtemps, longtemps… par Difouaine
Ce soir, la petite cave voûtée du restaurant « Le Kibélé » est archicomble : le public frémit d’impatience et déguste, gourmet, le spectacle d’Émeline Bayart. Il faut dire que la muse des lieux en impose immédiatement : la stature est impériale, la robe élégante, le talon haut, la blondeur et la frisure botticelliennes. Mais son interprétation, moqueuse le plus souvent, casse rapidement cette image de madone trop sage. Elle roule des yeux, se pâme, prend des coups, assassine ou meurt à tout va. Une madone, oui, mais dessinée par Sempé.
Si les chansons qu'elle interprête sont souvent comiques –  « Elle vendait des p’tits gâteaux »(1), « Quand on vous aime comme ça »(2), « Les amis de Monsieur »(3), « Et hop ! nous voilà repartis ! »(4) – il faut quand même un sacré talent pour réduire les années qui nous séparent de leur créateur et de leur langue, charmante mais un tantinet surannée, ou pour amoindrir par l’emphase leur grandiloquence sous-jacente.
Le thème des rapports amoureux hommes-femmes est inépuisable. Avec pudeur et drôlerie, il chante surtout ici la violence faite aux femmes (sans doute un peu trop souvent à mon goût). Heureusement, à l’opposé de ces femmes victimes de leur idéalisme tendre et de leur condition précaire d’avant les années 70, d’autres, au contraire, détonnent par leur émancipation réjouissante : Julie(5) reçoit les leçons édifiantes de son aînée. Madame Arthur(6), gourgandine au charme indéfinissable, a ce « je ne sais quoi » qui ravit ou émoustille. Une autre, insatiable, court les maisons de retraite. Je n’ai pas fini de rire en entendant l’inattendue « Gérontophile »(7). Dans un registre plus grave, j’ai particulièrement aimé la chanson qui donne son nom au spectacle, « D’elle à lui »(8), dont l’interprétation si sensible m’a prise à la gorge.
Émeline Bayart aime jouer avec son public : qu’elle lui fasse incarner ses personnages de partie fine ou qu’elle lui tende le chapeau sur une chanson écrite sur mesure, le public est captif et le plaisir omniprésent et réciproque. Mention spéciale pour le très bon pianiste-accompagnateur et complice très spirituel, Manuel Peskine, qui donne la réplique dans le savoureux « Mémère dans les  orties »(9). Vous l’aurez compris, ce spectacle n’engendre pas la mélancolie.
Je connaissais d’autres interprétations de ces chansons, celles d’Yvette Guilbert en personne qui ont mal vieilli, ou celles de Jacqueline Maillan, de Barbara et de Juliette, magnifiques. Ce qu’apporte Émeline Bayart, en plus de son talent de chanteuse, c’est son exceptionnelle capacité de comédienne (parfois un peu caricaturale) à donner vie à des chansons. Peu de gens ont ce talent. Brel l’avait.
Difouaine
« D’Elle à lui », par Émeline Bayart, accompagnée au piano par Manuel Peskine. Au restaurant « Le Kibélé », 12 rue de l’Echiquier 75010 Paris, M° Strasbourg Saint-Denis les 11 mai, 3, 5, 17 et 29 juin à 20h. Réservation obligatoire exclusivement auprès de : emeline.bayart@gmail.com. Aussi au Théâtre de l’Ouest Parisien du 22 au 24 mai 2015 et en mars 2016 au Théâtre du Rond-Point.

(1) « Elle vendait des p’tits gâteaux », Jean Bertet/Vincent Scotto
(2) « Quand on vous aime comme ça », Paul de Koch/Yvette Guilbert
(3) « Les amis de Monsieur », Henri Fragson
(4) « Et hop, nous voilà repartis ! » Jean Nohain/Mireille 
(5) « Julie », Maurice Vidalin/Jacques Datin
(6) « Madame Arthur », Paul de Koch/Yvette Guilbert
(7) « La gérontophile », Bernard Joyet
(8) « D’elle à lui », Paul Marinier 
(9) « Mémère dans les orties », Juliette (en duo avec François Morel)

 
Photographe : Giovanni Cittadini Cesi

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