Théâtre. Rencontres européennes des nouvelles écritures à Metz du 26 au 29 octobre.

En germe ou René ?
Qui est « René » ? Ou plutôt quelle est cette deuxième édition d’un festival évoquant une seconde naissance ? René, ce sont les Rencontres européennes des nouvelles écritures. Alors, on rebondit en se demandant ce que peut bien être une « nouvelle écriture » et depuis quand elles existent.
Jean Boillot, initiateur de ces rencontres, explique que, durant le confinement, il a cherché à continuer son activité théâtrale tout en s’adaptant aux circonstances. Dans un premier temps, il a demandé à des comédiens de faire des lectures depuis chez eux en utilisant les outils de téléconférence. Le succès a vite été au rendez-vous : d’une part, le nombre de personnes connectées équivalait à une salle pleine ; d’autre part, une majorité d’entre elles ne faisait pas partie du public habituel des théâtres. Il restait un hic. Si les textes classiques avaient d’emblée été abandonnés au profit des contemporains, ces derniers restaient cependant inadaptés à une présence seulement visuelle et auditive. Comme la recherche de nouveaux publics est une obsession – justifiée – du milieu théâtral depuis des décennies, la compagnie La Spirale (celle de Jean Boillot, organisateur des rencontres) a réuni différents corps de métier pour chercher quelle nouvelle forme d’écriture pouvait le mieux correspondre à ces nouveaux environnements numériques.
Un premier résultat a été « L’Arbre de Mia » (https://laspirale-jeanboillot.com/spectacle/larbre-de-mia/). L’idée a été de s’inspirer de l’univers des jeux vidéo qui offrent aux participants la possibilité d’influer sur le cours de l’histoire. On parle alors de « théâtre prêt à jouer » : il s’agit de réunir dans la même salle des comédiens et des spectateurs, chacun de ces derniers recevant un avatar ou un rôle et pouvant dire des répliques, faire des actions ou influer sur le cours du récit.
Si l’introduction de pratiques issues du jeu en ligne est nouvelle, le monde du théâtre a déjà creusé un sillon dans cette direction. Il suffit de se souvenir des Lehrstücke de Brecht (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pi%C3%A8ces_didactiques, ou, en allemand, https://de.wikipedia.org/wiki/Lehrst%C3%Bcck_(Theater)) ou de la pratique du théâtre-forum (https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_forum), cousin du théâtre action (https://www.fita-rhonealpes.fr/, et voir aussi, pour la Belgique https://www.theatre-action.be/le-theatre-action/la-demarche/) et du théâtre de l’opprimé (https://www.theatredelopprime.com/, qui s’inspire directement du mouvement https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_de_l’Opprim%C3%A9). Plus près de nous encore, on peut citer le travail de Joris Mathieu au théâtre Nouvelle Génération de Lyon. Enfin, la chaîne de télévision Arte est également attentive aux réalisations participatives pour ce qui concerne son créneau audiovisuel.
L’émotion se transmet-elle aussi bien lorsqu’elle est canalisée par un médium qui met l’émetteur et le récepteur à distance ? Une première réponse peut se trouver dans une réalité bien connue : le cinéma. Certes, il ne s’agit pas du même type d’émotion que lorsque l’on est face à un corps vivant traversé par une énergie variable que l’on ressent directement et qui est différente chaque soir, mais elle existe bel et bien. Par ailleurs, cette forme d’écriture, dite hybride, n’interdit pas la présence en salle, elle la dédouble par une expérience possible à distance. Enfin, celles et ceux qui sont sur place ont plus de latitude que dans une pièce habituelle puisqu’ils peuvent intervenir, voire monter sur le plateau.
L’évolution (provisoirement) ultime de cette direction a été la réalisation d’un film, en collaboration avec Arte et Twitch. Le tournage du spectacle « Les Burgers sanglants » (https://www.youtube.com/watch?v=-30xAgIByYE) avait lieu en direct et en fonction des votes des spectateurs à différents moments du scénario. On note que, comme dans « Une cerise noire » (https://www.dailymotion.com/video/xqsrwf), le thème est celui d’une émotion forte – film d’horreur pour Les burgers, film policier pour Une cerise – et que ce dernier spectacle laisse au public une possibilité, mais plus limitée, d’action. En effet, la scène d’Une cerise étant sur un plateau de semi-remorque, les spectateurs peuvent librement changer de place ou échanger leurs impressions au fur et à mesure du récit.
L’ambition des Rencontres européennes des nouvelles écritures va plus loin. Il s’agit de continuer à inventer les écritures, désormais qualifiées d’hybrides, qui correspondent à l’évolution des mœurs en termes de transmission des émotions. L’édition de cette année, constatant que la téléprésence a été viable lors du confinement et pendant le tournage des Burgers sanglants, va creuser ce thème de façon systématique et interdisciplinaire. Un hackathon cherchera à déterminer comment on peut utiliser l’I. A. et détourner les outils de l’environnement numérique au bénéfice du théâtre. Des tables rondes réuniront des professionnels de tous bords pour réfléchir à la pluriprésence. Enfin, trois spectacles montreront par l’exemple ce qui est déjà possible en la matière. L’un d’entre eux est particulièrement radical puisque le plateau, à défaut de comédien, est occupé par une simple caisse. Si les spectateurs ne font rien, il ne se passe rien, l’idée étant d’illustrer la formule de William Butler Yeats selon laquelle « Il n’y a pas d’étrangers ici, mais simplement des amis que vous n’avez pas encore rencontrés. »
Pierre FRANÇOIS
Rencontres européennes des nouvelles écritures, https://laspirale-jeanboillot.com/rene-26/